mercredi 29 avril 2009

Jours blancs

Le zonage des vacances de printemps est générateur d’insupportables inégalités. Cette année, les vacanciers de la zone B se morfondaient à l’idée d’attendre la fin avril pour prendre leurs congés, tout en se réjouissant de pouvoir bénéficier d’un temps clément. Surtout les vacanciers ayant choisi de partir au ski : les journées sont longues, chaudes et ensoleillées, même si l’état de la neige se dégrade après 15h. C’est ce que pensait Gizmo : las, depuis lundi dernier, les jours blancs s’enchaînent… De quoi renouer avec la lecture.


Mathieu P. a rendu compte de l’ouvrage rédigé par Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers, Les prix Nobel d’économie, dans la collection Repères. Gizmo partage son analyse et trouve sévères les commentaires des lecteurs : estimer que l’ouvrage manque de fil conducteur est une critique facile, et en partie erronée puisque le découpage chronologique a une certaine robustesse. Surtout, Gizmo souhaiterait rendre un véritable hommage (femmage ?) aux auteurs parce qu’écrire un Repères est un exercice très difficile : il faut être concis sans être elliptique, vulgariser sans rien concéder à la rigueur, élaguer sans faire d’impasse. Et pour ce Repères là, on ajoutera une bonne dose d’érudition, de recul et la connaissance de larges pans de la science économique. Gizmo s’étonne qu’aucun commentateur n’ait souligné la prouesse réalisée par les deux auteurs. Si tous les doctorants en sciences économiques avaient la même maturité et la même capacité à embrasser des thématiques aussi diverses que le monétarisme, la théorie des jeux, la cliométrie, la philosophie économique..., Gizmo n’aurait guère d’inquiétude sur l’avenir de la discipline. Hélas, la bibliométrie s’érige en étalon des valeurs scientifiques, de sorte qu’il est plus rémunérateur de creuser un sillon étroit et de multiplier des contributions marginales en saucissonnant chaque idée en autant d’articles que de pattes coupées à la grenouille (au besoin, couper une cinquième patte). Gizmo espère seulement que dans leur (putative) carrière académique future, ni Jean-Edouard ni Emmeline n’ait à cacher cette œuvre commune. Dans certaines circonstances, l’évocation de revues françaises comme supports de leurs publications suffit à discréditer (au sens fort du terme) des candidats à qualification (comme maîtres de conférences ou professeurs) ou à promotion. Alors un livre, de vulgarisation de surcroît...

Jour blanc et lecture, suite. Dans la très remarquable série du CEPREMAP, André Orléan publie un opuscule intitulé « De l’euphorie à la panique : repenser la crise financière » (il en fera une présentation, le lundi 18 mai de 12h30 à 14h à PSE, avec une discussion introduite par Patrick Artus). André Orléan se défend d’offrir un nouveau récit de la crise financière, mais il le fait aussi et de fort belle manière. On ne s’étonnera pas de lire sous sa plume que la crise financière trouve son origine dans l’incapacité des marchés financiers à s’autoréguler. A l’euphorie de la bulle immobilière alimentée par l’endettement, a succédé un « aveuglement au désastre » qui dépasse l’irrationalité présumée des acteurs : loin d’être efficients, les marchés financiers sont instables et guidés par l’autoréférentialité (le fameux concours de beauté de Keynes, où l’important n’est pas de savoir quel est le « vrai » prix d’un actif, mais la valeur que l’opinion moyenne a de ce prix). La conclusion incline à un désarmant fatalisme : pas plus la transparence de l’information ou des produits financiers que la régulation des innovations, des agences de notation ou des intermédiaires financiers ne constituent un remède durable à la crise financière puisque « c'est le mécanisme concurrentiel qui incite les investisseurs à l'aveuglement ».

Demain, il fera beau.

lundi 2 mars 2009

La place du centre est-elle à la périphérie ?

Selon des sources bien informées, le comité Balladur chargé de réfléchir à la réforme du "mille-feuille" administratif français, avec ses strates de communes, communautés de communes, pays, départements, régions, suggère une réduction du nombre de régions françaises, dont le nombre passerait de 22 à 15. Parmi les reconfigurations possibles, le département de l'épanouissement authentique serait arrimé à la grande couronne sud parisienne, privant, avec son compère eurélien, la Région Centre de deux départements.

Pour être honnête, Gizmo n'a guère d'affectio societatis pour sa région, préférant se vivre solognote (ou solognognote pour reprendre une terminologie desprogienne). Par son nom même, la région Centre manque d'identité : on aime se dire basque, breton, alsacien, auvergnat, provençal, mais, vous, ça vous viendrait à l'idée de vous dire centriste, à moins d'être bayrouiste ?

Là où Gizmo est vaguement gênée, c'est que son avatar universitaire, pressée par sa tutelle, œuvre pour la constitution d'un Pôle de Recherche et d'Enseignement Supérieur qui marierait les deux Universités du Val de Loire, Tours et Orléans. Bien entendu, la constitution des PRES rentre dans la même logique de "visibilité", de "taille critique", chère au management de la performance prôné par nos gouvernants. La PRESsurisation des deux universités a d'ores et déjà suscité la réunion de 7 groupes de travail comprenant chacun une vingtaine de personnes (enseignants-chercheurs, chercheurs, biatoss, étudiants), avec deux réunions d'environ trois heures pour chaque groupe ; plus une réunion (et trois à venir) des deux équipes présidentielles (soit une douzaine de personnes). En chiffrant l'heure moyenne à 40 euros toutes charges comprises (hypothèse basse), le coût de la réflexion est d'environ 40 000 euros. Si on ajoute à cette somme le coût d'installation du PRES, l'opération totale coûtera probablement plusieurs centaines de milliers d'euros, à la charge du contribuable. Le PRES Orléans-Tours regroupera dans quelques mois, on l'a compris, deux universités de la même région, et de la même académie, selon des modalités qui restent à définir, du PACS au mariage sous le régime de la communauté universelle pour faire simple. Il serait regrettable qu'il soit, quelques mois plus tard, mis fin aux épousailles, et que la jeune divorcée orléanaise soit conviée à convoler avec une, voire plusieurs, universités sud parisiennes. Jeanne, reviens, ils sont devenus fous !

samedi 31 janvier 2009

"Tu vois, je civette, je bainmarise, je ragougnasse…"

On se souvient des propos du professeur de psychopathologie Jean-Luc Viaux, expert agréé par la Cour de cassation, lors du tristement célèbre procès d'Outreau : "Quand on paie des experts aux tarifs d'une femme de ménage, on a des expertises de femme de ménage". Visiblement, les experts de l'Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur ne sont même pas payés au prix d'une femme de ménage, puisque Jean-François Dhainaut, président de l'AERES, lors d'une conférence présentant le bilan de l'AERES le 8 janvier 2009, et en réponse à une question sur la parité hommes-femmes dans les commissions d'experts (experts nommés, faut-il le souligner) aurait déclaré : "les femmes en plus de leur métier doivent s’occuper de la maison, des enfants. Elles n’ont donc pas de temps à consacrer à l’AERES". C'est sur le site de Sauvons l'université, rubrique bibliométrie/évaluation.


[Edit, 7 février 2009] Une pétition a été adressée à Madame la Ministre Valérie Pécresse (une femme qui sans doute ne s'occupe ni de sa maison, ni de ses enfants, et qui n'aime pas le pouvoir...)

jeudi 29 janvier 2009

Gizmo en grève !


Pour la première fois de sa carrière, Gizmo est en grève. Pas la grève du Blogizmo, même si c'est ce que tu penses, lecteur choyé mais délaissé, mais la grève, la vraie, celle du peuple en colère, et particulièrement celle des universitaires, de l'Autonome au SNESup, exaspérés par le mépris souverain d'un omniprésident aussi inculte qu'incompétent.


Chacun sait que l'université française a subi une réforme d'ampleur avec la loi sur les libertés et responsabilités des universités adoptée en août 2007 (après au moins quatre réformes en vingt ans, chaque ministre de l'enseignement supérieur souhaitant, tels Bayrou et Jospin, attacher leur nom à une réforme). Cette loi adoptée dans la torpeur de l'été a introduit des changements profonds dans la gouvernance des universités, sans réelle consultation des syndicats enseignants et étudiants. Après une phase transitoire, les universités accèdent progressivement à l'autonomie, à un rythme différent selon les établissements : certains ont acquis les compétences élargies, ont été bénéficiaires de l'opération campus, d'autres peinent à mettre en œuvre les réformes attendues, faute de moyens. Et depuis quelques mois se profile la cerise sur le gâteau : la réforme attendue du statut des enseignants-chercheurs.

Gizmo reproduit ci-après le (long) texte qu'elle a préparé pour la liste Pluralisme et Qualité qu'elle conduit au sein du Conseil national des universités. La section 5 (économie) du CNU siègera la semaine prochaine pour examiner les candidatures à la qualification aux fonctions de maîtres de conférences et de professeurs des universités. L'exaspération est telle qu'un blocage des listes de qualification est envisagé : certaines section CNU ont d'ores et déjà voté ce blocage, refusant de remonter au Ministère leurs listes de qualifiés. Gizmo s'interroge sur l'opportunité d'un tel blocage : des réactions ?

[Début du texte]

Porté à la connaissance des universitaires français, sans dialogue ni concertation avec la Conseil National des Universités, la Conférence des Présidents d'Université, les organisations représentatives de la communauté universitaire et les associations scientifiques, le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs conduit les élus de Pluralisme et Qualité à adopter la motion suivante.

Les élus de Pluralisme et Qualité entendent en préambule renouveler leur attachement à l'indépendance des enseignants-chercheurs, à la collégialité des évaluations de la recherche et des enseignants-chercheurs dans le respect du pluralisme des approches scientifiques, et à l'équité dans la gestion des recrutements et des carrières universitaires. S'ils ne sont pas opposés à une refonte du statut des enseignants-chercheurs, actuellement régi par un texte largement obsolète compte tenu des évolutions de l'Université française depuis vingt-cinq ans, ils relèvent que tant sur la forme que sur le fond, le texte proposé repose sur une méconnaissance des charges, des fonctions et des responsabilités assumées par les universitaires, ainsi que du fonctionnement effectif des établissements d'enseignement supérieur et de recherche.

Il importe donc que les modifications les plus significatives du projet de décret, concernant la modulation des services, l'évaluation des enseignants-chercheurs, et le rôle du CNU dans les avancements fassent l'objet d'une large concertation. Dans cette optique, les élus de Pluralisme et Qualité demandent un moratoire à l'adoption du décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs.

Sur la modulation des services d'enseignement

En l'état, le projet de décret fait du seul service d'enseignement, la variable d'ajustement pour les enseignants-chercheurs qui ne rempliraient pas de manière satisfaisante les missions qui leur sont dévolues. Les élus de Pluralisme et Qualité ne sont pas opposés par principe à une modulation des services, tant il est vrai que les carrières universitaires ne sont pas linéaires : peu d'enseignants-chercheurs consacrent, sur l'ensemble de leur carrière, la même part à l'enseignement, la recherche, et la prise de responsabilités collectives. Dans cette optique, les élus de Pluralisme et Qualité considèrent que les délégations de recherche dans les grands organismes, les congés pour recherche et conversion thématique ou les nominations à l'Institut Universitaire de France sont des instruments pertinents pour encourager une recherche de qualité, et qu'ils ne portent pas atteinte au principe d'égalité de traitement des enseignants-chercheurs. Pour autant, la modulation des services telle qu'elle est introduite dans le projet de décret est désastreuse pour au moins trois raisons :
· Demander à un enseignant-chercheur qui n'est pas, ou plus actif en recherche, de compenser ce déficit de production scientifique par un enseignement renforcé constitue la négation de ce qu'est l'Université : un lieu de production et de transmission des savoirs. Même si les recherches fondamentales ne sont pas enseignées directement au niveau Licence, c'est la démarche scientifique qui est transmise. Reconnaître qu'un enseignant-chercheur puisse ne plus faire de recherche, et se consacrer exclusivement à l'enseignement, c'est reconnaître implicitement que l'Université ne se différencie pas de l'enseignement secondaire. Il est urgent, non pas de transformer les enseignants-chercheurs les moins productifs en enseignants du secondaire, mais bien de les inciter à produire de la connaissance, et inversement d'encourager les meilleurs chercheurs à intervenir dans les premières années, là où se forge l'esprit scientifique. Tel qu'il est conçu, le projet de décret risque de dessiner un clivage entre les enseignants-chercheurs intervenant au niveau Licence, dont le service aurait été alourdi, et les enseignants-chercheurs intervenant en Master, avec une charge d'enseignement par ailleurs allégée.
· Compte tenu de la composition des Conseils d'administration des universités, qui n'assure ni en fait, ni en droit, une représentation fine des différentes disciplines d'enseignement et de recherche de l'établissement, le risque est grand que la modulation des services renforce les déséquilibres actuellement constatés entre grands secteurs disciplinaires, puisque cette modulation se fait à "budget constant" pour l'établissement. Les disciplines ayant historiquement bénéficié d'encadrement important grâce aux normes SANREMO ont pu dégager des temps de recherche importants (via les CRCT, délégations, et absence de nécessité de faire des heures complémentaires), tandis que d'autres disciplines, et notamment l'économie, n'ont pas bénéficié de ces taux d'encadrement.
· Dans la logique de la LRU, le Président ou le Directeur de l'établissement arrêtera les décisions individuelles d'attribution de services. On peut s'interroger sur cette disposition : s'il s'agit de traiter de cas marginaux d'enseignants-chercheurs qui ne remplissent pas leurs obligations statutaires, qu'il s'agisse de recherche mais aussi d'enseignement, le responsable d'établissement avait déjà toute latitude pour prendre les sanctions qui s'imposent. Le projet de décret règlera-t-il mieux ces cas déviants, au risque de cristalliser le mécontentement de la très grande majorité des universitaires qui remplissent honorablement leurs missions ?

Les élus Pluralisme et Qualité seraient favorables à la reconnaissance effective de l'ensemble des missions des enseignants-chercheurs (et ont toujours œuvré en ce sens dans leurs évaluations), tant de manière quantitative que qualitative. Si une modulation des services doit être introduite, elle doit l'être :
· Selon un schéma incitatif, et non punitif ;
· Sur la base d'un engagement de l'enseignant-chercheur lui-même, selon une périodicité et des modalités à définir : par exemple, sur une base quadriennale, éventuellement renouvelable après évaluation (par le CNU) ;
· Sur la base d'un "menu de contrats" avec un choix d'options limité (par exemple, "enseignement renforcé", "recherche renforcée", et "responsabilités collectives renforcées", au-delà du contrat de droit commun), et non de contrats individuels qui deviendront rapidement ingérables par les universités.

Sur l'évaluation et l'avancement des enseignants-chercheurs

Les élus Pluralisme et Qualité approuvent l'obligation imposée par l'article 5 du projet de décret rapport d'activité périodique par les enseignants-chercheurs. Le décret précise "au moins tous les quatre ans", alors que la périodicité quadriennale apparaît nécessaire et suffisante, compte tenu des coûts d'évaluation.

Les élus Pluralisme et Qualité renouvellent leur attachement à l'évaluation de l'ensemble des missions des enseignants-chercheurs, et au refus de toute approche purement quantitative tant en matière d'évaluation de la recherche (bibliométrie) que de la pédagogie (notation par les étudiants). La notation par les étudiants, qui fait partie de la culture d'évaluation des universités anglo-saxonnes, et également des écoles françaises d'ingénieurs et de commerce, ne saurait être utilisée, ex abrupto, dans les universités françaises pour l'évaluation des enseignants-chercheurs.

Les élus Pluralisme et Qualité souhaitent le maintien de deux voies d'avancement, locale et nationale, afin de reconnaître que la pluralité des missions des enseignants-chercheurs ne peut pas être évaluée de manière pertinente par une unique instance, locale ou nationale. Les pondérations entre voies locale et nationale, actuellement égales à 50%, pourraient être éventuellement réexaminées, sachant que localement, les établissements recourront probablement à une expertise extérieure pour leurs promotions locales. En toute hypothèse, le CNU doit conserver un rôle pour l'examen des avancements, notamment pour préserver les équilibres disciplinaires dans les établissements : dans les établissements dominés par des disciplines fortes, les enseignants-chercheurs relevant de disciplines minoritaires risqueraient d'être systématiquement évincés des promotions, quels que soient leurs mérites. En toute hypothèse, si les avancements sont examinés par le CNU, les élus Pluralisme et Qualité continueront de refuser l' "autopromotion", et de militer en ce sens.

Sur le rôle du Conseil National des Universités

Les élus Pluralisme et Qualité reconnaissent qu'il est absurde de découpler la réforme du texte régissant le statut des enseignants-chercheurs d'une part, et celle du texte régissant le CNU d'autre part.

Ils renouvellent leur attachement à la désignation des membres du CNU par voie d'élection, et proposent la suppression des nominations par le Ministre. Les nominations censées rééquilibrer les disparités géographiques ou disciplinaires ont été utilisées pour renverser des majorités obtenues par le scrutin.

Ils demandent à ce que soient pleinement reconnues les tâches d'expertise et d'évaluation de la totalité des membres du CNU, et non seulement les Présidents de section, ou les membres du bureau, et que les membres du CNU puissent bénéficier d'un allègement significatif de leur service d'enseignement.

[Fin du texte]

Gizmo s'en retourne au piquet...

lundi 20 octobre 2008

Juste une mise point sur les plus belles images du Monde…

Parce qu'elle ne voulait pas laisser Alexandre et Stéphane seuls sous les feux d'une rampe certes méritée (voir ici, , et et , bon ça suffit, et dans plein d'autres endroits aussi, enfin, c'est agaçant), Gizmo s'est laissé interviouvée par une journaliste du Monde, sur les répercussions de la crise financière sur les fonds de pension américains. Comme souvent, on a les journalistes qu'on mérite, et si Alexandre et Stéphane ont été brillants sur la promotion de leur remarquable Abstinence, tisane... et jokari Sexe, drogue... et économie, ils le doivent aussi à leurs interviouveurs. Bref, pour Gizmo, l'interviouve s'est déroulée par téléphone, et Gizmo a délivré deux messages forts, qui, semble-t-il, n'ont pas parfaitement percolé, et qu'elle se permet de régurgiter ici.

Message 1 : les retraites par capitalisation ne sont pas seulement menacées par la crise financière actuelle, mais seront surtout mises en péril dans les prochaines décennies

Au-delà de la crise financière ponctuelle, les fonds de pension seront durablement affectés par une baisse des rendements financiers des placements dans les pays développés. Bien sûr, certains fonds de pension ont subi des pertes effectives (parce qu'ils doivent au jour le jour liquider des actifs pour servir des pensions aux actuels retraités). D'autres, qui n'ont pas nécessairement la même pyramide des âges pour leurs affiliés, n'ont subi que des pertes latentes (une dévalorisation de leurs actifs inscrits au bilan, évalués en valeur de marché). Mais pour tous les fonds de pension américains, la crise actuelle n'est qu'un épiphénomène par rapport à une tendance lourde de plus long terme : depuis 2005 environ, et jusqu'en 2050 environ, des générations massives de baby boomers qui ont cotisé à des fonds de pension vont liquider progressivement leurs avoirs pour financer leur consommation des vieux jours. Or ces avoirs sont placés pour l'essentiel dans des titres américains (actions et obligations américaines). Les épargnants ont en effet un biais domestique dans leurs placements, qui les conduit à privilégier les placements dans les actifs de leur propre pays, au mépris d'une diversification internationale plus rationnelle (qu'on se rassure – ou non – tous les investisseurs du monde ont ce biais domestique). Que se passera-t-il dans un proche avenir ? Les baby boomers devenus papy boomers vont progressivement désépargner pour consommer, c'est-à-dire vendre les actifs qu'ils ont accumulé pendant la seconde moitié du vingtième siècle, à des générations moins nombreuses. L'offre excédant la demande, le cours de ces actifs est amené à chuter, ou, ce qui revient au même leur rendement va décroître, et il y a fort à parier que le fameux "15% de retour sur fonds propres exigé par les fonds de pension" ne sera qu'un souvenir déçu. C'est ce que les économistes appellent l'hypothèse d'effondrement des actifs (asset meltdown hypothsesis). Pour conclure (et c'était le premier message de Gizmo), la crise financière actuelle n'est rien comparée à la baisse durable des rendements financiers qu'on peut anticiper pour les prochaines décennies, car contrairement à fausse croyance populaire, la capitalisation n'est pas immunisée contre les chocs démographiques.

Message 2 : pourfendeurs de la capitalisation, ne vous réjouissez pas trop vite, la crise financière affectera aussi la retraite par répartition

Si la capitalisation est sensible aux chocs démographiques, symétriquement, la répartition n'est pas immunisée contre les risques financiers. En première approximation, la répartition qui organise des transferts de revenus entre les actifs actuels et les retraités actuels (les cotisations des uns payant les pensions les pensions des autres), se passe des marchés financiers. En réalité, la répartition est sensible aux soubresauts financiers, dès lors qu'ils affectent l'économie réelle. Si la crise financière actuelle affecte durablement la capacité des banques à prêter, on observera un ralentissement de l'activité : faute de pouvoir financer de nouveaux projets, certaines entreprises licencieront, d'autres se contenteront de réduire leurs embauches. Mais l'effet sera identique : la masse salariale se contractera, et partant l'assiette sur laquelle sont calculées les cotisations retraite également. Toutes choses égales par ailleurs (notamment des taux de cotisations inchangés), l'équilibre financier du régime en répartition sera menacé. Il est donc illusoire de se réjouir de la crise financière pour crier à la face du monde combien les retraites par capitalisation sont une vérole : la répartition est, elle aussi, menacée. Une solution ? Mettre du lait dans des bébés indiens...