mardi 26 juin 2007

Le recrutement des universitaires vicié par le localisme ?


Deux articles parus sur le site du Monde, ici par François Clément et par Olivier Godechot (voir aussi) relayent une opinion communément répandue qui voit dans le recrutement "local" des maîtres de conférence le vice originel des carrières d'enseignants chercheurs en France. Qualifié, au mieux de "clientélisme local", au pire de "tabou", ce mode de recrutement de droit commun dans toutes les disciplines universitaires ne mérite pas cet excès d'indignité, pour plusieurs raisons que Gizmo souhaite développer ici (avec l'accord de son avatar universitaire : le présent billet est une version remaniée d'une intervention de l'avatar, lors d'une table ronde organisée par l'Association Française de Sciences Economiques, colloque de septembre 2004).

La qualification au CNU, une étape de certification

Soulignons tout d'abord que le recrutement par les commissions de spécialistes s'opère dans un vivier de candidats qualifiés par les sections compétentes du Conseil National des Universités. Contester ce recrutement revient implicitement à remettre en question la liste des qualifiés par le CNU. Il est vrai que certains membres du CNU souhaiteraient avoir une approche "malthusienne" de la qualification, en qualifiant autant de candidats qu'il existe de postes publiés. Mais cette vision n'est pas majoritaire, la qualification étant perçue comme une certification qui dépasse le seul cadre du concours de recrutement des maîtres de conférences français, et qui constitue un label pour les candidats étrangers et les candidats se destinant à d'autres carrières que la carrière universitaire.

Enseignement et recherche : le grand écart

Les critères de qualification ayant été affinés au fil des ans, les candidats qualifiés ont de très bons dossiers scientifiques. Or, on constate que les postes offerts aux concours de maître de conférences conduisent les candidats recrutés à exercer leurs fonctions d'enseignement auprès de publics pour lesquels des compétences scientifiques aiguisées ne sont pas le seul impératif requis. Il existe un écart croissant entre les compétences scientifiques des nouveaux docteurs et les aptitudes des nouveaux étudiants (notamment en IUT, pour lesquels les postes publiés sont proportionnellement de plus en plus nombreux). Dès lors, privilégier le recrutement d'un(e) candidat(e), dont on a pu apprécier les aptitudes pédagogiques et l'engagement dans l'institution lorsqu'il (elle) était allocataire de recherche ou attaché temporaire d'enseignement et de recherche, ne paraît pas scandaleux : recruter localement permet de se protéger contre les effets pervers de l'asymétrie d'information, ce que ne permettent pas les auditions, trop courtes, devant les commissions de spécialistes. On objectera qu'on pourrait organiser les recrutements sur plusieurs jours, voire auditionner des candidats pressentis (en fonction des thématiques scientifiques prioritaires du laboratoire) lors de séminaires. Cette dernière pratique se répand, mais elle est coûteuse (en temps, et en argent pour les laboratoires).

Protéger les universités situées à la périphérie des grandes métropoles

Cette protection est d'autant plus nécessaire dans les universités de taille moyenne, situées à la périphérie de centres régionaux plus importants (Paris, Toulouse, Marseille notamment). Le risque est grand de voir se développer des "turbo maîtres de conférences", qui non seulement ne s'investissent pas dans les activités pédagogiques ou collectives, mais qui, de plus, poursuivent leur recherche au sein de leur laboratoire d'origine. Où est alors la fertilisation croisée qu'invoquent les partisans des recrutements "exogènes" ? Incidemment, la question se pose également pour les concours d'agrégation en sciences économiques, juridiques et de gestion... Si le recrutement local est interdit, il est indispensable que les présidents d'université fassent respecter l'obligation de résidence qui incombe aux fonctionnaires nouvellement recrutés.

Le risque de sclérose scientifique

Bien sûr, on objectera que le recrutement local systématique conduit à la sclérose et à l'enfermement scientifique dans des problématiques dépassées. Cette critique est souvent adressée aux universités provinciales, avec le présupposé que leur éloignement de Paris les isolerait des développements scientifiques les plus récents. Mais qu'on se rassure, les technologies de l'information et de la communication parviennent en province : le fonctionnement des équipes de recherche en réseau est même de nature à rendre vain le débat entre recrutement endogène et exogène.

Les maux de l'Université française ne proviennent pas nécessairement du recrutement local

Au bout du compte, ce qui importe, c'est la dynamique collective de la recherche. A législation constante sur le statut des universités, et a fortiori avec l'autonomie des universités, une université qui ne recruterait que des candidats de faible valeur scientifique (exogènes ou endogènes) verrait une dégradation de la qualité de sa recherche, et, à terme, de son évaluation et des moyens qui lui seraient attribués. Dans un environnement concurrentiel, pourquoi un laboratoire de recherche ayant défini un projet scientifique avec ses personnels permanents et ses doctorants devrait-il renoncer aux bénéfices de sa formation doctorale, en laissant partir ses docteurs les plus brillants, et les plus susceptibles de porter de nouveaux projets ? Gizmo craint que certaines universités de taille moyenne ne servent que de "pouponnières à doctorants", pour se voir ensuite pillées de leurs meilleurs éléments. Osons la métaphore sportive. En France, la loi dite Buffet a entendu protéger les clubs formateurs, pour que leur investissement en formation ne soit pas systématiquement ruiné par des clubs plus fortunés. Pourquoi les universités formant les meilleurs doctorants seraient privées du retour sur investissement ? Et surtout, comment garantir que l'interdiction du recrutement local ne débouche sur des stratégies d'entente entre commissions de spécialistes ? Si vraiment le localisme est un petit arrangement entre amis, les stratégies de contournement restent possibles. Et ce n'est pas la nomination de membres extérieurs qui empêchera ces stratégies. D'une part, les membres extérieurs ne sont pas nécessairement très assidus (et les tracasseries administratives n'y sont pas étrangères). D'autre part, leur nomination n'échappe pas à de possibles petits arrangements entre amis : "tu es membre de ma CS et je suis membre de la tienne ; tu recrutes mon candidat et je recrute le tien".

Enfin, à supposer que le recrutement local soit tabou, imposer une mobilité initiale (ne pas être recruté dans l'université du laboratoire d'accueil doctoral) ne risque-t-il pas d'affranchir les nouveaux maîtres de conférences de toute mobilité ultérieure ? Une règle minimale admissible pourrait être d'imposer au moins une mobilité dans la carrière, lors du recrutement ou du changement du corps.

10 ça se discute...:

B. a dit…

Si le recrutement local ne concernait qu'une petite partie des recrutements, ils seraient acceptables, mais ils semblent être beaucoup trop nombreux (Godechot avait calculé, si je me souviens bien, qu'entre 20% et 40% des recrutements étaient locaux)...

clic a dit…

Une telle interdiction serait très facile à dépasser, car de toute façon la question n'est pas seulement celle de la localité, mais de façon générale, des réseaux relationnels (dont la localité fait partie).
Permettre une évaluation intelligente de toutes les compétences nécessaires au métier d'enseignant chercheur (recherche, enseignement, administration) ce serait mieux.

Olivier Bouba-Olga a dit…

bon, ben, on converge pas mal dans l'analyse!
@ clic : j'en parle un peu dans mon billet
@ b. : je soupconne un biais d'attribution dans l'anlyse de Godechot : il cite des exemples de profs tarés et semble dire que c'est parce qu'ils ont été recrutés localement qu'ils sont tarés. J'aimerai bien des stats sur les profs tarés, la proportion de recrutés locaux/non locaux, etc... Perso, j'ai des exemples des deux cas... (j'ai des exemples de gens normaux des deux cas aussi...)

alexandre delaigue a dit…

Assez d'accord avec cela : le recrutement local n'a pas tant d'inconvénients que cela. Les vrais problèmes se situent à d'autres niveaux que celui-là. Cela dit, les inconvénients de l'interdiction du recrutement local semblent aussi assez modérés. Le problème des auditions de candidats pressentis peuvent se résoudre avec un système de période d'essai - ce qui vaudrait aussi pour les candidats locaux d'ailleurs. Quant au problème des universités en périphérie de centres plus importants, cela fait surtout apparaître l'absurdité d'un système universitaire éparpillé en institutions moyennes dont l'existence mériterait d'être discutée...

Olivier Bouba-Olga a dit…

@ Alexandre Delaigue : sur le dernier point, il y a matière approfondir, au risque de tomber, côté recherche aussi, dans la mode du big is beautiful... Je ne suis pas sûr que la concentration des moyens dans quelques grands centres type PSE et TSE soient des plus pertinentes. Cf. un billet sur Telos qui me semblait très pertinent (favorisons le développement des logiques de financement sur projet, d'où qu'ils viennent, plutôt que des systèmes qui s'assimilent à des récompenses ex-post).

Mathieu P. a dit…

En ce qui concerne PSE (je ne sais pas pour TSE), il faut relativiser la concentration des moyens financiers : l'ÉÉP s'est engagée à ne pas redemander de dotation (contrairement à la plupart des autres RTRA). La structure a vocation à s'auto-financer.

Reste la concentration des moyens humains. À ce niveau, PSE ne fait que formaliser ce qui existait déjà au 48 Boulevard Jourdan.

Gizmo a dit…

Pour son commentaire sur les commentaires, la commissaire priseuse Gizmo oriente les participants du marché des commentaires vers une plateforme concurrente et néanmoins amie.

Anonyme a dit…

Globalement, pourquoi refuser à qui que ce soit de recruter comme bon lui semble s'il accepte par ailleurs une concurrence libre et non-faussée ?

Donc, je ne vois nulle raison d'interdire le localisme aux universités financièrement autonomes à 100%.

Mais surtout, je ne comprends pas quelle raison pourrait inciter à légiférer sur les relations employeur/employé dans le monde particulier de la recherche tout particulièrement française, et particulièrement, en économie.

Robinson a dit…

Chère Gizmo,
Vous indiquez qu’une interdiction des recrutements locaux conduirait à ce que les petites & moyennes universités (PMU) soient "pillées de leurs meilleurs éléments" par les plus prestigieuses. Pourtant, un « bon » doctorant issu d’une PMU auquel est offert un poste dans cette PMU et un poste dans une université plus prestigieuse optera presque toujours pour la seconde. L'interdiction du recrutement local ne changerait donc pas grand-chose au « pillage » des PMU, et, corollairement, les effets de l’autorisation du recrutement local ne peuvent pas être comparés avec ceux de la loi Buffet pour le sport (pour cela il faudrait qu’une règle oblige les doctorants à rester dans leur université de formation si celle-ci veut les recruter !).
En outre, vous oubliez d’indiquer que l’interdiction du recrutement local peut aussi avoir un effet positif sur le recrutement des PMU : les « bons » doctorants des universités plus prestigieuses pourraient plus facilement être recrutés par les PMU puisqu’ils ne pourraient pas l’être par leurs universités.
Cordialement, R.

alex a dit…

Très bon article, je suis particulièrement concerné par la qualif...

@robinson, je voudrais signaler que si l'on considère le "bon doctorant" comme rationnel, il candidatera dans les PMU qu'en troisième ou quatrième choix. Ses premiers choix se porteront vers les GPU (grandes et prestigieuses universités) et s'il est si bon, que çà il y sera recruté. Il laissera alors la place à de 'moins bons doctorants' dans les PMU, lesquelles auront tout intérêt comme l'a souligné Gizmo à recruter local car le docteur y a été formé, y a acquis la pédagogie locale et est investi dans la vie de l'université, ce qui n'est pas le cas des candidats extérieurs.

Je ne suis pas contre le recrutement à l'extérieur, mais il faut que les règles du jeu soient EXACTEMENT les mêmes pour tous, avec comme garde-fou, qu'à dossier égal, soient privilégiés les candidats locaux.