mardi 27 novembre 2007

Un comité étique ?




Mathieu P, qui s’obstine dans la procrastination plutôt que de rédiger sa thèse, a lu et commenté la nouvelle loi sur la liberté et la responsabilité des universités. Comme lui, Gizmo s’interroge sur les modifications apportées par la loi en matière de recrutement des enseignants-chercheurs.




Que dit l’article 25 ?

L’article 25 de la loi institue un comité de sélection composé pour moitié au moins de membres extérieurs à l’établissement, d’un rang au moins égal à celui postulé par le candidat au recrutement. Dès qu’un emploi d’enseignant-chercheur est créé ou déclaré vacant, les candidatures des personnes qualifiées par le Conseil National des Universités sont examinées par ce comité de sélection, créé par délibération du conseil d’administration de l’Université siégeant en formation restreinte aux représentants élus des enseignants chercheurs, des chercheurs et des personnels assimilés. "Quand je lis cela, je me dis que de deux choses l'une : soit on va avoir des participations croisées, l'université A fournissant les extérieurs pour les comités de B et inversement (ce qui ne va pas beaucoup changer de la situation actuelle), soit la plupart des universités vont jouer le jeu de n'inviter à leurs comités de sélection que des spécialistes incontestables, ce qui peut faire beaucoup pour augmenter la qualité du recrutement.", écrit Mathieu P. Sans vouloir offenser Mathieu. P, il faut être naïf pour penser que les universités n’inviteront à leurs comités de sélection que des spécialistes incontestables. Sachant que 60 postes en sciences économiques sont créés ou déclarés vacants chaque année, si on convient que chaque comité comportera 4 membres extérieurs (estimation basse), il faudrait trouver environ 240 "spécialistes incontestables". En outre, les "spécialistes incontestables", précisément parce qu’ils sont d’excellents enseignants-chercheurs, rechigneront à distraire de leur temps pour cette mission chronophage. Enfin, même si on peut espérer que les calendriers de recrutement seront plus étalés, les recrutements sont généralement concentrés à des périodes clefs, correspondant aux dates de nomination dans les emplois, elles-mêmes calées sur le calendrier universitaire (nomination au 1er septembre ou au 1er février).

Quelle participation effective des membres extérieurs ?

Plus inquiétante est la dernière disposition de l’article 25 : "Le comité siège valablement si au moins la moitié des membres présents sont extérieurs à l'établissement". Actuellement, les règles de quorum régissant les commissions de spécialistes en charge des recrutements exigent que plus de la moitié des membres (ou leurs suppléants) soient présents, faute de quoi la dite commission est convoquée une nouvelle fois sans exigence de quorum. L’avatar universitaire de Gizmo a une longue expérience de membre interne et externe de plusieurs commissions de spécialistes qui lui laisse penser que la nouvelle disposition risque de s’avérer problématique. Actuellement, la participation des extérieurs est marginale, parfois même inexistante. Le souhait de voir des personnalités extérieures incontestables siéger dans ces comités de sélection est louable, mais comment inciter ces personnalités à siéger effectivement dans les comités dans lesquels elles auront été nommées ? Il faudra que les mœurs évoluent singulièrement, sinon on risque de recruter des collègues avec un comité famélique. Imaginons par exemple un comité composé de 8 membres internes et 8 membres externes (estimation moyenne). Ce comité est convoqué pour un jour donné et on constate ce jour-là que seuls 2 membres externes sont présents, 7 membres internes ayant répondu à la convocation. Que faire ? Demander à 5 membres internes de se retirer pour que le comité effectivement réduit à 4 membres puisse valablement délibérer ? Et que faire, si d’aventure aucun membre extérieur ne répondait à la convocation ? Faute de précision, la loi risque de rendre le comité étique, mais bien peu éthique.

12 ça se discute...:

Mathieu P. a dit…

Une explication possible de ma naïveté : lors des CA de l'École d'économie de Paris, on croise systématiquement des chercheurs venus d'outre-Atlantique ou de Toulouse. J'ai fait, un peu vite il est vrai, le saut consistant à penser qu'ils seraient prêts à faire la même chose pour des recrutements.

Sinon, il me semble que le calcul de 240 personnes est trompeur : une façon de comprendre la loi serait qu'une petite cinquantaine d'économistes incontestables (citations, publis dans des revues de premier rang) s'y collent pour garantir le niveau scientifique des recrutés, les locaux étant mieux placés pour évaluer l'insertion du candidat dans les structures locales d'enseignement et de recherche.

gizmo a dit…

@Mathieu P : ceci renforce mon argument : si vous en voulez 50, ils passeront leur temps à ça, ce que précisément, ils ne voudront pas faire puisque leur temps de recherche est précieux. Autre question : être un scientifique incontestable est-il une condition nécessaire et suffisante pour recruter un scientifique incontestable ?

Mathieu P. a dit…

Certes, il manque dans la loi un mécanisme incitatif à participer à ces commissions.

Concernant l'autre question, ce n'est ni nécessaire, ni suffisant. Mais en l'absence d'un job market, il me semble que c'est un signal informatif sur la capacité à évaluer l'apport scientifique des candidats.

Mathieu P. a dit…

Tiens, au passage, est-ce qu'il n'y aurait pas des économies d'échelle à faire avec un nombre réduit d'extérieurs ? En effet, s'il y a 60 postes, il y a de très nombreuses candidatures multiples, donc autant de dossiers à n'étudier qu'une seule fois.

clic a dit…

Les économies d'échelles se feront le jour où l'on se décidera à organiser un peu less recrutements. Du genre "cette année, tous les recrutements en économie se feront la semaine X à Poitiers, en sociologie semaine Y à Lille, en psychologie semaine Z à Toulouse, etc."
Le contre argument est généralement que cela couterait cher aux universités, mais je n'en suis pas sûr. Après tout, les chercheurs vont à de nombreux (bon, disons à quelques) congrès/colloques au cours de l'année, un recrutement est quand même quelque chose d'important, par ailleurs un tel "moment" permettrait de nombreux échanges entre universitaires en parrallèle de l'organisation des recrutement.

Mathieu P. a dit…

À l'honneur de l'Université d'Orléans, il faut noter qu'ayant vraisemblablement pas moins de quatre postes de MdC en économie à remplir cette année, elle a fait circuler le message, en invitant les postulants potentiels (pas moi, ma thèse étant dans l'état où elle est) à venir présenter leur travaux dans le cadre d'un séminaire interne. Ce genre d'initiative me semble aller dans le bon sens.

Alexandre a dit…

@ mathieu P. : si l'initiative est louable, comment s'est déroulée l'invitation ? En envoyant un courriel aux docteurs potentiellement concernés par cette initiative, en laissant un message sur le site internet de la faculté ? en utilisant les tuyaux habituels des directeurs de thèse ?

Car il y a là, à mon sens, un biais de pré-sélection. Ceux qui n'auront pas été invités auront-ils une chance d'être auditionnés ?
Je pose la question en toute naiveté.

Anonyme a dit…

Gizmo, puisque votre domaine d'expertise semble être l'économie bancaire, vous savez que les emplois les mieux rémunérés au monde sont ceux chargés de trouver comment exploiter les failles dans la régulation bancaire pour permettre aux banques de prendre plus de risques que ne l'espérait le régulateur qui sera contraint de leur porter secours en cas de défaillance.

Si j'étais vous, constatant la proximité intellectuelle et parfois familiale entre les inspirateurs de cette législations que vous commentez et ces derniers que je cite, je ne me poserais pas autant de questions que vous vous en posez.

Mais je ne suis pas chercheur, et en plus, je ne connais rien à la recherche. Donc, c'est vous qui voyez.

Gizmo a dit…

@clic : l'esprit de la réforme va dans le sens de la décentralisation, avec des recrutements "au robinet". Ce qui est symptomatique, c'est ce grand écart entre autonomie (recrutement dès qu'un poste est vacant), mais encadrement (fixer la composition du comité ad hoc).
@Alexandre : il est impossible de prendre contact avec l'ensemble des candidats potentiels. Donc un affichage a été fait sur le site internet du laboratoire. Mais je ne contrôle pas les autres canaux : la preuve, il est écrit par Mathieu qu'il n'y aura "pas moins de quatre postes de MdC", ce qui n'est pas officiel... La seule information exacte est que le laboratoire a demandé la publication de 4 postes. S'agissant du biais de sélection, a priori, si un candidat a un intérêt pour telle ou telle université (pour ses thématiques de recherche notamment), il n'est pas illogique qu'il prenne contact sous une forme ou sous une autre. Aucun/e candidat/e ne sera écarté/e au seul motif qu'il/elle n'est pas passé en séminaire. En revanche, si un/e candidat/e fait forte impression en séminaire, il est sûr que cette information sera utilisée.
@Anonyme : trop allusif pour ma petite tête de Gizmo. Si vous voulez dire que la loi a été inspirée à la ministre par son père, je ne vois pas ce que cela change à mes questions (et en plus, je pense que la loi a été inspirée par d'autres conseillers). Et surtout, je ne comprends pas l'analogie avec la réglementation bancaire.

Alexandre a dit…
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Alexandre a dit…

je viens de faire une fausse manip...

@ Gizmo :je disais que n'étant pas du sérail universitaire ni de la recherche, je ne connais pas les pratiques habituelles... mais je ne remets en aucun cas la probité des chercheurs !

Ensuite je comprends l'argument selon lequel une démarche pro-active est toujours valorisée à une démarhce passive...

Anonyme a dit…

"mais comment inciter ces personnalités à siéger effectivement dans les comités dans lesquels elles auront été nommées ?"

Est-il inimaginable de concevoir que l'un des objectifs de la politique de mise en relation avec l'industrie que devra mener le président d'université sera justement d'inciter lesdites personnalités à siéger (comme cela se fait entre boards)