dimanche 18 mai 2008

Au boulot, les vieux !

Même si Petitsuix s'est lancé dans une entreprise aussi pharaonique que pédagogique d'édification des foules en matière de retraite, Gizmo se permet de signaler la parution d'un opuscule intitulé Pour une retraite choisie ; l'emploi des seniors, et rédigé par Jean-Olivier Hairault, François Langot, et Thepthida Sopraseuth. Il existe de nombreuses contributions sur l'emploi des seniors, notamment un rapport du Conseil d'analyse économique paru en 2006 (dont Jean-Olivier Hairault est d'ailleurs contributeur), de sorte que ce thème est connu du grand public.

On sait que la France se caractérise par un taux d'emploi des 55-64 ans très faible par rapport aux autres pays développés (40% contre 55% pour la moyenne du G7) et très inférieur aux objectifs européens énoncés aux Sommets de Stockholm et Lisbonne (50%). Ces faibles taux d'emploi sont autant imputables à des facteurs de demande de travail que d'offre de travail.

Du côté de la demande de travail, les entreprises ne souhaitent pas conserver, et a fortiori, embaucher des seniors. En effet, le coût d'un senior est réputé, à tort ou à raison, comme excessif par rapport à sa productivité. En réalité, de nombreuses études montrent que pour les salariés les moins qualifiés, il existe une décroissance de la productivité à âge élevé, mais cette décroissance ne se vérifie pas pour les salariés de qualification intermédiaire (stagnation de la productivité à partir de 45 ans) et pour les salariés les plus qualifiés (productivité strictement croissante avec l'âge).

Du côté de l'offre de travail, les dispositifs fiscaux et sociaux désincitent au travail à âge élevé : même lorsque leurs employeurs leur en offrent la possibilité, les salariés ne souhaitent pas poursuivre leur activité en raison de la taxation dissuasive qu'ils subissent. D'une part, au-delà d'un certain âge et d'une certaine durée de cotisations, les salariés n'accumulent pas, ou peu, de droits supplémentaires à la retraite, même si la loi portant réforme des retraites d'août 2003 (puis le plan de cohésion sociale de 2005) a introduit un mécanisme de surcote, majorant les pensions des années travaillées au-delà de 60 ans (majoration de 3% pour la 61ème année, de 4% pour les 62 à 64ème années et de 5% pour les années au-delà de 65 ans). D'autre part, lorsqu'ils poursuivent à une activité à âge élevé, les salariés payent des cotisations (taxation explicite) et se privent de revenus alternatifs tels que des préretraites, des pensions d'invalidité ou des pensions de retraites : on parle alors de taxation implicite. Globalement, on estime à près de 65 % le taux d'imposition d'une année supplémentaire travaillée après 60 ans, pour un individu justifiant d'une durée d'assurance complète (160 trimestres validés au titre de l'assurance retraite pour les générations nées après 1943) : 15% environ au titre de la taxation explicite, et 50% au titre de la taxation implicite, correspondant au taux de remplacement du régime général pour une carrière complète.

L'analyse de Hairault et al. s'appuie sur un concept original, celui de la distance à la retraite. Ce n'est pas tant l'âge en soi qui serait un obstacle à l'emploi des seniors, que leur position par rapport à leur fin de vie active, ou pour le dire autrement, leur horizon résiduel d'activité. D'une part, les employeurs rechigneraient à recruter des seniors, moins en raison de leur improductivité, que de la faiblesse de l'horizon leur permettant de rentabiliser cet investissement en capital humain. D'autre part, les employés eux-mêmes endogénéiseraient leur "usure" à proximité du départ en retraite.

Partant, Hairault et al. contestent l'efficacité des mécanismes incitatifs (surcote en cas de prolongation d'activité et décote en cas de départ anticipé) parce qu'ils ne sont pas exclusivement centrés sur la politique d'emploi, mais également sur la résorption des déficits anticipés du régime général dans les prochaines décennies. Ils proposent d'éliminer, au moins transitoirement, toute taxation à la prolongation d'activité par des dispositifs plus radicaux. D'une part, ils proposent de substituer, ou d'ajouter, à la surcote actuariellement neutre (celle qui rend la prolongation d'activité financièrement équivalente au départ immédiat) une surcote en capital : "une année de prolongation d'activité donnerait droit au début de l'année suivante à un capital égal à l'année de pension ainsi économisée et aux cotisations versées, total augmenté par le paiement d'un taux d'intérêt, comme si ces sommes étaient prêtées par des individus qui décalent leur départ en retraite" (p. 50). Un tel dispositif permettrait selon les auteurs de résoudre les problèmes d'antisélection associés à l'hétérogénéité des espérances de vie dans la population, entre hommes et femmes, ou entre ouvriers et cadres supérieurs par exemple : en instaurant une surcote unique, le régime général subventionne les individus qui ont une espérance de vie longue, au détriment de ceux qui décèdent précocement. Selon les calculs des auteurs, le capital ainsi accumulé représenterait environ 70% du salaire net annuel (pour un niveau de salaire moyen) pour une année de report, et serait plus incitatif selon eux qu'une surcote actuarielle de 7%. D'autre part, ils proposent d'autoriser sans restriction le cumul emploi-retraite, ce qui n'est pas une préconisation nouvelle.

Autant Gizmo trouve la notion de distance à la retraite pertinente, autant elle ne partage pas l'idée, présentée comme une conséquence, d'instaurer une surcote en capital. De manière générale, Gizmo perçoit la retraite comme un mécanisme d'assurance contre les risques induits par une longévité importante (incapacité, à âge élevé, de retirer des revenus de son travail, en raison d'une usure physique ou intellectuelle). Dans cette optique, l'instrument financier le plus à même de couvrir ce risque est la rente viagère. Les pensions de retraite des régimes par répartition procèdent de cette logique de rente viagère, même si le dispositif relève de la solidarité (transferts de revenu selon une base contributive salariale) et non de l'assurance (transferts de revenu selon le risque anticipé). Dès lors, Gizmo doute de l'efficacité d'une somme forfaitaire versée en une fois pour couvrir le risque de longévité. Sauf à transformer le capital en rente, mais cela a un coût. Et n'objectez pas que le capital est plus souple que la rente ; Gizmo vous renverrait à la fameuse théorie du canapé-lit, selon laquelle le canapé-lit a l'avantage d'être à la fois un canapé et un lit. Certes, mais en général, ce n'est ni un bon canapé, ni un bon lit. Un peu comme le capital qui a l'avantage de couvrir plusieurs besoins : acheter un bateau de plaisance, donner à ses petits enfants, et couvrir ses besoins de subsistance à âge élevé, par exemple. Sauf qu'il existe d'autres instruments pour les deux premiers besoins, et que si le capital est consommé en une fois, le risque de longévité n'est plus couvert.

Hélas, Gizmo ne pourra se rendre à la présentation de l'article à l'ENS, 48 boulevard Jourdan, le mercredi 21 mai de 13h à 14h30 (pour cause de… commission de spécialistes). Mais elle gage que ses lecteurs zélés pourront rendre compte des discussions dans les commentaires de ce blog.

3 ça se discute...:

Cimon a dit…

Le choix d'une sortie en capital implique également un fort aléa moral : les personnes ayant une espérance de vie résiduelle faible ont intérêt à sortir en capital, ce qui déséquilibre le système où seules les personnes à longue espérance de vie résiduelle restent. Bon, en même temps, c'était aussi un peu le but, non ?

Pour abonder sur le sujet de l'équivalence rente / capital, j'ajouterai qu'il ne s'agit que d'une équivalence théorique et statistique. Individuellement, on est même à peu près sûr que le capital constitutif de rente ne financera pas exactement (soit en excès, mais, au vu des résultats des assureurs sur les rentes, plutôt en déficit) la série d'arrérages à servir.

Par ailleurs (et c'est une remarque concernant un sujet lointain, mais quand même connexe), il est tout à fait imaginable que le problème de la dépendance (qu'il va falloir financer) interfère très sérieusement avec celui des retraites. Dès lors cette sortie en capital pourrait servir à financer (au moins partiellement) le système.

Anonyme a dit…

Et dire que je croyais que notre système des retraites était un système d'épargne.... C'est compliqué, l'économie..

verel a dit…

Inciter les seniors à travailler au delà du moment où ils ont droit à la retraite à temps plein, pourquoi pas?
Mais n'oublions pas que beaucoup ne vont pas jusque là: le rapport sur l'emploi à l'horizon 2015 a montré que l'âge de fin de carrière est resté en 2005 à son niveau de 1993, soit 58.5 ans