Faut-il une bonne gouvernance pour un bon développement économique ?
Excellent séminaire cette semaine au Laboratoire d'économie d'Orléans, avec une contribution présentée par Nicolas Meisel (Agence Française de Développement) et Jacques Ould-Aoudia (DGTPE, Minefe), et intitulée : "la 'bonne gouvernance' est-elle une bonne stratégie de développement ?". La caractéristique des auteurs tout d'abord n'est pas d'être des chercheurs universitaires, mais des 'opérationnels' du développement, même s'ils sont parfaitement informés des développements les plus récents de la recherche, et également contributeurs à la progression des connaissances.
Après avoir encouragé la formation de capital dans les années soixante, puis la stabilité macroéconomique dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les politiques d'aide au développement se focalisent depuis deux décennies sur la 'bonne gouvernance', sous l'impulsion notamment des grands organismes internationaux tels que le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale. Selon nos deux auteurs, la 'bonne gouvernance' peut se définir comme "la transparence de l'action publique, le contrôle de la corruption, le libre fonctionnement des marchés, la démocratie et de l'Etat de droit". Les auteurs reviennent sur une idée reçue largement répandue, selon laquelle l'émergence d'une bonne gouvernance serait une condition nécessaire du développement économique. Transcrit dans un propos normatif, la recommandation adressée par les organisations financières internationales aux pays moins avancés serait : adoptez les règles de bonne gouvernance, et vous connaîtrez le développement économique des pays développés. Or, comme le montre Meisel et Ould-Aoudia, la bonne gouvernance n'est une condition ni nécessaire, ni suffisante du développement économique : certains pays connaissent une croissance forte avec une gouvernance médiocre, et d'autres ont une bonne gouvernance et une croissance faible.
Pour étayer leur propos, Meisel et Ould-Aoudia s'appuient sur une base de données appelée "Profils institutionnels", très riche, originale et accessible publiquement [1]. Cette base de données couvre 85 pays et contient 356 variables élémentaires pour chaque pays. Pour leur étude, Meisel et Ould-Aoudia retiennent 71 indicateurs de gouvernance qui vont des droits politiques et libertés civiles, à l'application du droit sur la faillite, en passant par l'ouverture commerciale et les libertés syndicales… Ils mobilisent l'analyse des données (analyse en composante principale et analyse factorielle discriminante). S'ils montrent que la bonne gouvernance est corrélée au niveau de PIB par tête, elle n'est pas corrélée au taux de croissance de moyen-long terme, comme le montrent les graphiques 4 et 5 ci-dessous.


Observer que le niveau du PIB par tête est positivement corrélé à la bonne gouvernance, ne permet pas d'en déduire des prescriptions normatives : si les pays à haut niveau de revenu par tête ont une bonne gouvernance, la causalité n'est pas établie : on peut suspecter que c'est parce que les pays ont réussi à satisfaire un certain nombre de besoins essentiels (nutrition, logement, santé, éducation), qu'ils ont pu acquérir une bonne gouvernance perçue comme bien de luxe, et non que la bonne gouvernance conditionne l'obtention d'un haut niveau de revenu par tête.
Dans le droit fil de l'économie institutionnaliste développée par Douglas North notamment, et en empruntant à la sociologie (l'opposition durkheimienne entre solidarité organique et solidarité mécanique), les auteurs soutiennent que la bonne gouvernance ne se décrète pas. Processus lent d'appropriation sociale et collective, la bonne gouvernance résulte d'une dépersonnalisation des systèmes de régulation sociale. Et ce qui caractérise les pays moins avancés, c'est une confiscation des systèmes de régulation sociale par des élites fonctionnant en vase clos (insider systems) s'appropriant des rentes de toute sorte. Il en résulte une allocation inefficace des ressources, mais la 'bonne gouvernance' ne résout pas per se le problème : les auteurs montrent par exemple qu'elle n'est pas un facteur d'attractivité des investissements directs étrangers, et que la corruption n'est pas un frein à la croissance.
Aussi il est vain d'imposer de l'extérieur des règles de bonne gouvernance, comme le font les organisations financières internationales (graphique 6). Sur un plan positif, le cheminement entre développement et bonne gouvernance s'opère en deux étapes (graphique 7). Les facteurs expliquant ce cheminement sont identifiés par une analyse factorielle discriminante. Dans un premier temps, la croissance se développe sans amélioration significative de la gouvernance : cette phase de décollage économique s'appuie sur la capacité des Etats à coordonner les acteurs et sécuriser leurs anticipations, sans formalisation des règles. Une fois atteint un certain niveau de développement les pays évoluent vers une meilleure gouvernance : cette phase de rattrapage se caractérise par la formalisation des règles (droits de propriété, du travail…) et l'ouverture des systèmes de régulation sociale.


Quels sont alors les facteurs permettant de quitter la phase de décollage pour passer à la phase de rattrapage ? Les auteurs avancent le concept de 'monopole focal de gouvernance' qui permet "d'amorcer, au sein d'un système d'insiders, le processus de création de confiance sur une base suffisamment large pour élever durablement le rythme de croissance (décollage économique), alors même que le corps social n'est pas encore à même de se doter de règles formalisées impersonnelles à un niveau systémique".
Reste à exploiter la base Profils Institutionnels, en établissant des résultats empiriques plus robustes entre développement et gouvernance. Gizmo se permet de relayer un appel à collaboration des auteurs à la communauté scientifique en général, et aux lecteurs de ce blog en particulier (notamment les plus jeunes, étudiants, doctorants, post-doctorants), s'ils souhaitent poursuivre des travaux avec ces données.
[1] Ould-Aoudia est l'initiateur de cette base, qui a pour l'instant deux vagues de données, l'une relative à 2001, l'autre à 2006. La prochaine vague utilisera des données de 2009, mais comme les contenus des items diffèrent d'une vague à l'autre, il est difficile d'utiliser les données en séries temporelles.
Après avoir encouragé la formation de capital dans les années soixante, puis la stabilité macroéconomique dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les politiques d'aide au développement se focalisent depuis deux décennies sur la 'bonne gouvernance', sous l'impulsion notamment des grands organismes internationaux tels que le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale. Selon nos deux auteurs, la 'bonne gouvernance' peut se définir comme "la transparence de l'action publique, le contrôle de la corruption, le libre fonctionnement des marchés, la démocratie et de l'Etat de droit". Les auteurs reviennent sur une idée reçue largement répandue, selon laquelle l'émergence d'une bonne gouvernance serait une condition nécessaire du développement économique. Transcrit dans un propos normatif, la recommandation adressée par les organisations financières internationales aux pays moins avancés serait : adoptez les règles de bonne gouvernance, et vous connaîtrez le développement économique des pays développés. Or, comme le montre Meisel et Ould-Aoudia, la bonne gouvernance n'est une condition ni nécessaire, ni suffisante du développement économique : certains pays connaissent une croissance forte avec une gouvernance médiocre, et d'autres ont une bonne gouvernance et une croissance faible.
Pour étayer leur propos, Meisel et Ould-Aoudia s'appuient sur une base de données appelée "Profils institutionnels", très riche, originale et accessible publiquement [1]. Cette base de données couvre 85 pays et contient 356 variables élémentaires pour chaque pays. Pour leur étude, Meisel et Ould-Aoudia retiennent 71 indicateurs de gouvernance qui vont des droits politiques et libertés civiles, à l'application du droit sur la faillite, en passant par l'ouverture commerciale et les libertés syndicales… Ils mobilisent l'analyse des données (analyse en composante principale et analyse factorielle discriminante). S'ils montrent que la bonne gouvernance est corrélée au niveau de PIB par tête, elle n'est pas corrélée au taux de croissance de moyen-long terme, comme le montrent les graphiques 4 et 5 ci-dessous.


Observer que le niveau du PIB par tête est positivement corrélé à la bonne gouvernance, ne permet pas d'en déduire des prescriptions normatives : si les pays à haut niveau de revenu par tête ont une bonne gouvernance, la causalité n'est pas établie : on peut suspecter que c'est parce que les pays ont réussi à satisfaire un certain nombre de besoins essentiels (nutrition, logement, santé, éducation), qu'ils ont pu acquérir une bonne gouvernance perçue comme bien de luxe, et non que la bonne gouvernance conditionne l'obtention d'un haut niveau de revenu par tête.
Dans le droit fil de l'économie institutionnaliste développée par Douglas North notamment, et en empruntant à la sociologie (l'opposition durkheimienne entre solidarité organique et solidarité mécanique), les auteurs soutiennent que la bonne gouvernance ne se décrète pas. Processus lent d'appropriation sociale et collective, la bonne gouvernance résulte d'une dépersonnalisation des systèmes de régulation sociale. Et ce qui caractérise les pays moins avancés, c'est une confiscation des systèmes de régulation sociale par des élites fonctionnant en vase clos (insider systems) s'appropriant des rentes de toute sorte. Il en résulte une allocation inefficace des ressources, mais la 'bonne gouvernance' ne résout pas per se le problème : les auteurs montrent par exemple qu'elle n'est pas un facteur d'attractivité des investissements directs étrangers, et que la corruption n'est pas un frein à la croissance.
Aussi il est vain d'imposer de l'extérieur des règles de bonne gouvernance, comme le font les organisations financières internationales (graphique 6). Sur un plan positif, le cheminement entre développement et bonne gouvernance s'opère en deux étapes (graphique 7). Les facteurs expliquant ce cheminement sont identifiés par une analyse factorielle discriminante. Dans un premier temps, la croissance se développe sans amélioration significative de la gouvernance : cette phase de décollage économique s'appuie sur la capacité des Etats à coordonner les acteurs et sécuriser leurs anticipations, sans formalisation des règles. Une fois atteint un certain niveau de développement les pays évoluent vers une meilleure gouvernance : cette phase de rattrapage se caractérise par la formalisation des règles (droits de propriété, du travail…) et l'ouverture des systèmes de régulation sociale.


Quels sont alors les facteurs permettant de quitter la phase de décollage pour passer à la phase de rattrapage ? Les auteurs avancent le concept de 'monopole focal de gouvernance' qui permet "d'amorcer, au sein d'un système d'insiders, le processus de création de confiance sur une base suffisamment large pour élever durablement le rythme de croissance (décollage économique), alors même que le corps social n'est pas encore à même de se doter de règles formalisées impersonnelles à un niveau systémique".
Reste à exploiter la base Profils Institutionnels, en établissant des résultats empiriques plus robustes entre développement et gouvernance. Gizmo se permet de relayer un appel à collaboration des auteurs à la communauté scientifique en général, et aux lecteurs de ce blog en particulier (notamment les plus jeunes, étudiants, doctorants, post-doctorants), s'ils souhaitent poursuivre des travaux avec ces données.
[1] Ould-Aoudia est l'initiateur de cette base, qui a pour l'instant deux vagues de données, l'une relative à 2001, l'autre à 2006. La prochaine vague utilisera des données de 2009, mais comme les contenus des items diffèrent d'une vague à l'autre, il est difficile d'utiliser les données en séries temporelles.

6 ça se discute...:
Il n'y a pas le graphique 6. En revanche, il y a deux fois le graphique 5.
Réparé ! Merci.
Ma première réaction à la lecture de ce billet a été de me demander s'il était vraiment raisonnable de penser qu'il existerait une solution (miracle!)et une seule (la formation de capital, la stabilité macro économique ou la bonne gouvernance) comme stratégie de développement.
En prime, on peut se demander si le diagnostic de la situation des pays concernés est si difficile pour que les experts des organismes mondiaux aient besoin d'un prêt à penser pour leur éviter de se creuser la tête
A la réflexion, je note cependant qu'on peut voir des tendances lourdes de ce qui marche ou pas (par exemple entre s'ouvrir au commerce mondial ou viser un développement auto centré) à condition de ne pas en faire un dogme
J'imagine que l'idée de la bonne gouvernance est le résultat de quelques exemples qui ont ensuite été érigés en normes. Par exemple, le fait d'être en guerre civile ne doit pas vraiment favoriser le développement...
Il y a sans doute également un lien entre les convictions idéologiques des experts et leurs préconisations: penser que la démocratie et le respect des lois marchent mieux que la dictature et la corruption doit être satisfaisant pour un expert issu de nos démocraties et soucieux d'apporter réellement de l'aide aux pays les moins avancés
Bonjour, n'y aurait il pas un élément de réflexion concernant l'impact d'une bonne gouvernance en fonction de la "compléxité" de l'économie que l'on cherche à développer? Après tout il y a un monde entre tenter de monétiser une économie de troc pour fluidifier les échanges et poser un embryon d'épargne et amener les 3 plus grosses banques du pays à émettre des titres obligataires internationaux, avec couverture de change, voire des produits dérivés pour le financement de l'économie.
Ce que je me demande c'est est ce que pour les besoins simples presque "naturels" du fonctionnement de l'économie domestique, la gouvernance des principales institutions (et par là, leur rôle) est déterminante?
Autrement, comment se signale-t-on pour proposer sa collaboration (doctorant)?
@Mangon : votre dernier questionnement renvoie au coeur de l'article, à savoir la formalisation d'un certain nombre de règles, notamment de droit (protection des droits de propriété). Pour la "collaboration", l'expression est peut-être inappropriée. Les auteurs suggéraient dans leur exposé, que leur base PI étaient très riche, et sous-exploitée (notamment en termes d'utilisation de l'économétrie de panel). Si vous êtes déjà bien avancé en doctorat, vous pouvez contacter les auteurs pour leur soumettre votre problématique pour réaction (leur mail est sur la page de garde de leur document, et ils connaissent l'existence du présent billet).
Excellent article, vraiment très instructif, je le met en lien.
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