dimanche 11 mai 2008

A quoi sert le CNRS en sciences économiques ?


Le Monde daté du 18 juin 2004 rapportait les propos de Jean-Marie Hombert, directeur du département des sciences de l'homme et de la société (SHS) du CNRS: "Le CNRS n'a pas vocation à tout faire. […] dans les secteurs où l'Université est mieux armée – le droit, l'histoire ou l'économie par exemple –, il doit choisir des créneaux porteurs et novateurs".

Pour sa défense, Jean-Marie Hombert en appelait à la rationalisation de gestion et à la taille critique, les SHS englobant un très grand nombre de très petites unités. En tant qu'économiste, Gizmo aurait mauvaise grâce à rester insensible à ces arguments. Encore faudrait-il connaître la taille optimale d'une équipe et que les rapprochements entre équipes aient une cohérence scientifique et une rationalité économique. S'agissant des économies d'échelle, les sciences économiques ne peuvent guère faire valoir que les ressources documentaires comme coûts fixes, et il est donc inefficace de démultiplier ces ressources. Mais, les abonnements électroniques groupés rendent désormais l'argument caduc, pour l'achat des périodiques et des bases de données qui constituent le cœur des "instruments" de la recherche en économie. Par ailleurs, on conçoit que regrouper des unités sous un unique label à Paris est possible, c'est d'ailleurs le cas avec l'Ecole d'Economie de Paris. Quant au regroupement des équipes provinciales, qu'il soit permis de douter des économies d'échelle réalisées pour gérer deux équipes situées à plus d'une centaine de kilomètres l'une de l'autre.

Partant de ce constat, quelles propositions peut-on faire dans l'optique d'une réforme de la recherche en sciences économiques ?

1. Repenser l'articulation entre formation et recherche. En économie et gestion, la volonté d'excellence doit se traduire par le recrutement à l'université des meilleurs bacheliers généralistes qui se tournent aujourd'hui vers les classes préparatoires aux grandes écoles de commerce. Repenser la recherche implique donc une première réflexion sur le dispositif d'enseignement universitaire et l'existence des grandes écoles.

2. Prendre en compte l'ensemble des activités de production et de valorisation de la connaissance. Si les chercheurs des sciences expérimentales peuvent valoriser leur recherche par le dépôt de brevets, il n'en va pas de même en sciences économiques, où la valorisation passe par l'enseignement et par l'intervention dans les grands débats économiques. Bien sûr, la production de connaissances reste l'objectif premier de tout chercheur. Mais la course effrénée aux publications pour raison supérieure de compétitivité internationale occulte le rôle du chercheur en réponse à la demande sociale. A cet égard, on peut s'interroger sur la présence d'un seul chercheur en économie du CNRS au Conseil d'Analyse Economique (en l'occurrence Philippe Mongin, puisque Elie Cohen ne relève pas de la section 37 "économie et gestion").

3. Envisager un statut unique pour les chercheurs et les enseignants-chercheurs. S'agissant des carrières, un consensus semble se dégager dans notre discipline, celui du statut unique de chercheur et d'enseignant-chercheur. Bien sûr, ce statut unique ne doit pas être rigide. Il ne s'agit pas de renier l'apport des chercheurs du CNRS dans le développement de la science économique en France. La plupart d'entre eux sont très talentueux, et les plus talentueux d'entre eux ne se cantonnent pas à la recherche, mais sont également enseignants. Il ne s'agit donc pas d'imposer à chacun, comme dans les statuts actuels du décret de 1984, un volume horaire unique d'enseignement et de recherche pour la totalité de la carrière, mais de proposer un menu de contrats pondérant, au gré de chacun selon ses aspirations et ses compétences, des tâches de recherche, d'enseignement, de valorisation, et d'administration de la recherche. Ces contrats pourraient être conclus pour la durée quadriennale 3des contrats des établissements universitaires, renouvelables après évaluation. On pourrait même imaginer que certains puissent opter pour des contrats "tout recherche" pendant plusieurs décennies, s'ils prouvent leur créativité en matière de recherche. En revanche, on devrait s'opposer aux contrats "tout enseignement" pour les enseignants-chercheurs intervenant aux niveaux master et doctorat, puisque l'enseignement ne peut y être de qualité s'il n'est supporté par une activité de recherche évaluée.

4. Améliorer l'évaluation des chercheurs et des équipes. Avec la création de l'Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur qui évalue les unités de recherche quel que soit leur statut, l'actuel Comité National de la Recherche Scientifique voit sa mission réduite au recrutement des chercheurs CNRS et à la gestion de leur carrière. Si un statut unique d'enseignants-chercheurs était créé, il conviendrait de concevoir une instance d'évaluation unique, le Comité National de la Recherche et de l'Université (CNRU), fusionnant les missions du Comité National et de l'actuel Conseil National des Universités chargé des carrières des enseignants-chercheurs. On pourrait en profiter pour rendre plus transparentes, plus efficaces et mieux rémunérées les missions d'évaluation de ces membres du CNRU.

5. Confier au CNRS, en partenariat avec l'Agence Nationale de la Recherche, la mission d'agence de moyens dans le financement de projets. Le CNRS a-t-il nécessairement vocation à être un opérateur de recherche en sciences économiques ? Autant dans certaines sciences dites dures, le rôle d'opérateur de recherche du CNRS est crucial car les masses financières qu'impliquent certains projets nécessitant de très grands équipements doivent faire l'objet d'arbitrages politiques (nanotechnologies, environnement durable, OGM, génome humain, astrophysique…). Dans ce contexte, le CNRS doit définir des priorités scientifiques compte tenu de ces contraintes politiques. En revanche, en sciences économiques, qu'il soit permis de douter de l'efficacité du rôle d'opérateur de recherche du CNRS au cours des dernières années. Les seules priorités scientifiques ont été de flécher, de manière contreproductive, quelques postes de chargés de recherche et de directeurs de recherche, sur des thématiques étroites et peu porteuses, sans concertation avec les experts du Comité national. On pourrait concevoir que les équipes de recherche se voient attribué un soutien de base fonction de leur taille et de leur évaluation par l'AERES (la dotation des laboratoires est désormais déterminée par les universités dans le cadre de la Loi sur la Responsabilité des Universités, chaque université recevant une enveloppe financière globale pour la recherche dans son établissement), et que le CNRS se voit attribuée la mission d'agence de moyens pour des projets émergents ou des thématiques spécifiques dans le cadre d'une programmation scientifique. Ces moyens seraient financiers et humains, le CNRS finançant par exemple les décharges d'enseignement des enseignants-chercheurs souhaitant se consacrer pour une durée déterminée à une activité exclusive de recherche. Afin de préserver la cohérence scientifique des laboratoires, ces moyens dédiés doivent rester limités : on mesure aujourd'hui que le développement des financements sur projets par l'ANR a un effet très déstructurant sur les laboratoires, chaque porteur de projet pouvant créer un "laboratoire dans le laboratoire".

6. Conforter la mission d'aménagement du territoire dévolue à la recherche. Il est souvent avancé que la recherche participe à l'aménagement du territoire, par les synergies qu'entretiennent recherche académique et développement industriel. Si ces synergies existent dans les sciences expérimentales, elles sont rares en sciences économiques. Faut-il pour autant abandonner la mission d'aménagement du territoire ? Certes, il est illusoire de penser que toutes les universités puissent offrir des formations au niveau master et doctorat dans toutes les spécialités. Néanmoins, il n'existe pas d'arguments solides pour concentrer la recherche en sciences économiques dans deux grandes métropoles (Paris et Toulouse, qui sont le siège d'un Réseau de Recherche Thématique Avancé en économie). On peut très bien concevoir des équipes d'excellence travaillant en réseaux, ce qui permet d'avoir des universités de plein exercice en province.

7. Tenir compte des externalités de la recherche française en économie et gestion, notamment dans la formation des cadres dirigeants des pays en développement. Les laboratoires de recherche français ont pour mission de former les futurs chercheurs, qu'ils soient amenés à exercer leur activité en France ou à l'étranger, et notamment dans les pays en développement. Assumer la direction de thèses pour ces doctorants est une mission importante et chronophage, même si sa rentabilité est faible pour les chercheurs concernés ; elle doit être reconnue dans l'évaluation des carrières des enseignants-chercheurs qui s'y consacrent.

Évidemment, ces quelques propositions n'épuisent pas le débat, comme en témoignent les échanges actuels dans le cadre du plan stratégique 2020 du CNRS, de la mission d'Aubert, et du groupe de réflexion Laszlo.

3 ça se discute...:

Anonyme a dit…
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Anonyme a dit…

Sait-on peu ou prou combien il peut exister de "pôles" d'"excellence" par nombre d'habitants dans une discipline donnée (par exemple, l'éco) dans un pays dans lequel les universités sont libres de s'organiser ?

Cela permettrait d'y voir plus clair quand à la densité du "réseau" de "pôles" concevable

Gizmo a dit…

@anonyme : je ne pense pas que la question se pose en ces termes. Après tout, à Boston, il existe au moins huit grandes universités (en excluant les "collèges universitaires" qu'on pourrait assimiler à des "universités de licence" dans notre système LMD, voir ici. La question de la taille critique est plutôt celle des formations doctorales, et des laboratoires. Un laboratoire ne peut pas décemment fonctionner s'il ne "produit" pas un minimum de docteurs par an. D'expérience, en économie, le minimum se situe aux environs de 5. Ce qui veut dire en régime permanent, environ 20 doctorants si on admet que la préparation de la thèse dure 4 ans (théoriquement, le ministère la fixe à 3 ans, mais la contrainte est rarement respectée, même dans les meilleurs laboratoires). Pour alimenter ces écoles doctorales, il faut des étudiants issus des masters (français ou étrangers), et c'est probablement là que se situe la question cruciale. En économie, il me semble, au doigt mouillé, qu'une quarantaine d'universités (hypothèse haute)sont à même d'offrir des masters recherche suffisamment solides pour alimenter des écoles doctorales. Dans cette optique, certaines universités, dans certaines disciplines, seront amenées à devenir des "collèges universitaires".