Notch, krach et cocus de Bagdad...
Lorsque dans la torpeur estivale (sic) de ce vendredi 5 août 2011, l’agence de notation Standard and Poor’s a annoncé qu’elle abaissait d’un notch la note de la dette souveraine à long terme des Etats-Unis d’Amérique, la planète finance a tremblé le temps d’un long ouiquende (seulement écourté par l’ouverture dominicale de quelques places financières proche-orientales, néanmoins guère pourvoyeuses d’informations significatives). L’ouverture des bourses extrêmes orientales, puis européennes, puis nord-américaines, confirmait les craintes : s’il est trop tôt pour évoquer un krach, ce lundi 8 août 2011 est à tout le moins un lundi gris…
On lira chez Jules une interprétation politique convaincante de cette annonce : « Les raisons de cet affaiblissement doivent être trouvées dans la défaillance des élites politiques. Aux yeux de l’agence de notation, en effet, le compromis sur le relèvement du plafond de la dette est insuffisant. » L’argument est d’autant plus robuste que Jules a rédigé son billet avant qu’on apprenne l’incroyable méprise de l’agence de notation ; et peu importe que l’agence persiste dans son argumentation…
Au demeurant, Standard and Poor’s est la seule agence à avoir abaissé la notation de la dette étatsunienne. Le marché de la notation suscite depuis la crise des subprimes une défiance généralisée. D’une part, le marché est suspecté d’être peu concurrentiel, car comportant peu d’offreurs. Pour autant, l’analyse du duopole de Bertrand a montré qu’un marché de petit nombre peut répliquer les résultats d’un marché parfaitement concurrentiel. D’autre part, les agences de notation ont acquis au cours des dernières décennies un pouvoir exorbitant. En effet, la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine a labellisé en 1975 les agences de notation dans le cadre de sa réglementation prudentielle, en créant le statut de Nationally Recognized Statistical Rating Organization (NRSRO). Cette politique a été suivie de proche en proche par d’autres réglementations nationales, puis supranationales, notamment dans la définition des exigences requises de fonds propres dans un certain nombre d’entreprises financières… Dès lors, les agences sont soupçonnées d’être inféodées aux institutions financières qui sont leur clientes : initialement, les investisseurs achetaient de l’information (les notes des agences) avant d’investir ; désormais, ce sont les émetteurs de dette qui achètent une notation avant d’emprunter sur le marché.
Si Moody’s et Fitch n’ont pas suivi, c’est qu’elles avaient annoncé qu’elles réviseraient leur notation à la baisse faute de l’obtention d’un accord sur le plafond de dette américain. Cet accord politique ayant été obtenu, ces deux agences ont respecté leur engagement. Pour autant, que penser de la situation ?
D’une certaine manière, cette histoire de dette et de notation rappelle furieusement la fable des cocus de Bagdad. La légende (un tantinet misogyne, mais Gizmo ne s’en formalise guère pour la portée de la démonstration…) rapporte que le Calife de Bagdad, souhaitant moraliser la cité abbasside, ordonna que tout mari cocufié exécutât son épouse infidèle le lendemain de la découverte du forfait d’icelle. Qu’il existât des épouses infidèles, et des cocus, était de notoriété publique : chaque homme pouvait connaître, et de fait connaissait, chaque cocu de Bagdad, mais ignorait qu’il était lui-même cocu. Le jour où le Calife proclama « il y a au moins une femme infidèle à Bagdad », personne ne fut surpris : chacun connaissait au moins un cocu, et logiquement, la paisible cité aurait pu continuer de jouir de ses activités séculaires sans débordement sanguinaire. Et de fait, le lendemain, point d’épouse exécutée : chaque cocu se dit « c’est normal, Mohand par exemple, qui est cocu, aurait dû occire son épouse, mais il pense que c’est Ahmed le cocu... », et Ahmed pense de même. Bis repetita le deuxième jour. Pourtant au lendemain du 16ème jour, 17 femmes furent égorgées, car il y avait précisément 17 femmes infidèles à Bagdad. Par un raisonnement par récurrence, chaque cocu bagdadien (les bagdadiens étaient de fins logiciens) connaissant 16 femmes infidèles, attendit le 16ème jour ; voyant que ce jour là, toutes les épouses infidèles étaient encore en vie, chaque cocu inféra qu’il était lui-même cocu, et exécuta derechef son épouse le lendemain matin. Voilà comment une information commune mais non publiée (tout le monde savait qu’il existait des cocus à Bagdad, sans même que soit proclamée la mise en garde du Calife) entraîne une action dévastatrice lorsqu’elle est publiée…

4 ça se discute...:
Tiens ! Les vacances vous réussissent. Content de vous relire. Bonnes vacances alors, et attention à la violence du soleil du Loiret.
Dans la fable, s'il n'y avait en fait aucune infidélité, le mensonge du calife conduit à un carnage...
L'info à publier serait peut-être que les proclamations du calife ne valent pas tripette...
Bonjour,
Est-il possible de vous contacter par email ?
Merci pour l'info (sur le label SEC).
Qu'il y ait des agences de notation qui notent ne me semblent pas problématique ; qu'elles le fassent mal (AAA pour la France… ouaf) est regrettable, mais c'est leur problème et celui des clients qui leur font confiance.
Le problème arrive quand ces notes acquièrent un statut institutionnel, servent de conditionnalités dans des clauses de contrats, etc. Là, il me semble que ça débloque.
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