La scène se passe en Sologne, c'est-à-dire nulle part.
En ce décadi 20 pluviôse de l'an CCXXVII, jour de la serpette, dans un village de Sologne encore baigné d'une brume matinale, je me suis rendue dans cette salle polyvalente que se disputent tous les villages de France. Le parking n'était guère encombré : une vingtaine de voitures, certaines garnies d'un gilet jaune plié sur la plage avant.
Arrivée avec quelques minutes de retard, j'ai posé discrètement mon derrière sur une chaise en plastique beige, en deuxième rideau d'un maigre rang de participants déjà installés. La salle était divisée en quatre ateliers, chaque atelier portant sur une des quatre thématiques du Grand Débat ; les participants sont invités à passer 30mn dans chaque atelier, le modérateur de chaque atelier étant un point fixe, animant son atelier en rappelant le contexte, puis donnant la parole aux participants et notant les propositions. Enfin, ça c'est en théorie. Parce qu'en pratique, ça s'est passé un peu différemment.
Organisation des services publics
Mon premier atelier, donc, était "Organisation des services publics". L'animateur (que je connais bien) lit les éléments du kit mis à sa disposition, ce qui prend près de 15mn. Devant de lui, six personnes, de 65 ans de moyenne d'âge à la louche (moi comprise, tirant très violemment à la baisse la moyenne). Le premier intervenant, un commerçant bien connu du village, aujourd'hui à la retraite : "avec 1 600 euros de retraite, je suis obligé de continuer de travailler, comme conjoint collaborateur de ma femme, parce que le statut d'autoentrepreneur, c'est de l'enfumage, parce que depuis qu'ils ont détruit le RSI qui marchait très bien... en fait, je veux verser une pétition au débat, je participe à une association "En toute franchise", et on veut faire condamner la grande distribution..." Là, le modérateur, un peu submergé par la logorrhée rappelle que chez lui, on parle d'organisation des services publics. "Oui, mais c'est exactement ça, l'Etat est incapable de faire respecter la loi, et moi, je vais vous dire de quand date le départ de cette merde... ça remonte à De Gaulle...". Le modérateur : "oui, enfin, on n'est pas là pour refaire l'histoire, on est là pour faire des propositions, alors je note quoi ? Qu'il y a un problème pour faire respecter les lois de la grande distribution". Une participante : "Ah non, il faut respecter le vocabulaire de ce monsieur... il faut pas édulcorer les termes du débat, sinon, à force d'édulcorer...". Le commerçant : "oui, c'est ça, il faut le dire, de toutes façons, j'ai des preuves, je l'ai lu sur internet...". Deuxième intervenant, la quarantaine, cadre en recherche d'emploi (on apprendra plus tard qu'il est consultant pour l'accompagnement du changement dans l'entreprise) : "moi je pense qu'il y a un problème dans la modernisation de l'Etat et la conduite du changement de l'Etat ; dans les services publics, il y a un fonctionnement de type fonctionnaire, il faut passer à un fonctionnement comme dans l'entreprise privée ; il y a un problème de formation des cadres publics avec des directives qui dégringolent... et des logiques de promotion administrative". Troisième intervenante, retraitée de l'éducation nationale : "je vais citer deux exemples de modernisation qui ne vont pas : j'ai voulu revendre ma voiture, maintenant tout est informatisé et ma voiture, elle était considérée comme n'existant plus, et quand j'ai appelé, c'était impossible à résoudre... on est passé d'un système de guichet à un système informatique et ça ne marche pas". Le modérateur "Je mets quoi, là ?". L'intervenante "attendez, je vous cite le second exemple, j'ai encore mes parents vivants, et on demande de faire toutes les démarches administratives par internet, mais mes parents, internet, ils ne savent pas, pourtant ils sont totalement autonomes, et là, ils doivent se reposer sur moi pour toutes les démarches administratives...". Le modérateur : "ah ça, c'est très important, on va le transmettre, on va dire qu'il faut conserver les deux systèmes, qu'il ne faut pas accélérer la modernisation pour les personnes âgées".
Démocratie et citoyenneté
Les 30mn s'étant écoulées, je change d'atelier (laissant les autres participants qui, eux, n'ont pas souhaité "tourner"). Je vais à "Démocratie et citoyenneté" où il n'y avait que deux participants ; huit autres participants nous rejoignent, la moyenne d'âge ne baisse pas. Le modérateur donne immédiatement la parole. Premier participant : "Il faut supprimer les ors de la République". Un autre: "Ah non, pas supprimer, restreindre ; quand je reçois chez moi, je fais un effort." Un troisième : "Il faudrait transformer l'Elysée en musée." Le modérateur note... Une quatrième : "à partir d'un certain âge, on ne devrait plus pouvoir être éligible... par exemple après 70 ans, je dis ça, hein, je précise, j'ai plus de 70 ans, il faut faire la place aux jeunes..." Une cinquième : "Il faut lutter contre l'absentéisme à l'Assemblée nationale... Y a des lois qui sont votées par 30 personnes... A quoi ça sert de réunir l'AN à 3h du matin ? c'est pour faire passer les lois en douce... Si c'est important, faut pas faire voter les lois à 3h du matin". Le premier qui abonde "oui, il faut un quorum pour le vote des lois". Le modérateur : "je note". Un autre : "oui, il faut limiter à un mandat électif, faut pas que les politiques se coupent de la base, là, y a des politiques qui sont élus à vie...". Un participant : "euh, oui, enfin, maintenant, le nombre de mandats est limité...". La cinquième : "il faut limiter la durée de vie politique à 10 ans, pour permettre aux élus de se reconnecter". Le modérateur : 'je note". Le premier qui revient : "Il faut un seul régime de retraite, y compris les députés... on a un problème de nos élites dirigeantes qui sont tous X, ENA, Mines...". La cinquième : "et science po !". Le précédent : "oui, enfin, sciences po, l'ENA c'est pareil..." La cinquième : "ah non, sciences po, c'est avant !". Le modérateur : "j'écris quoi alors ? qu'il faut arrêter de recruter des X, Mines, ENA, sciences po dans la haute fonction publique ?". Tous en coeur : "Ah non, il faut quand même des experts qui ont un certain niveau intellectuel, mais pas qui se cooptent entre eux..."... "Les experts doivent exposer, mais le politique doit décider"... "Le bon sens paysan, ça parle aussi..."... "Comment un ministre peut passer d'un ministère à l'autre ?"... "Le transport aérien n'est pas taxé, on marche sur la tête"... Le modérateur est un peu perdu : "Oui, enfin, là, c'est l'autre table ronde..." "Le Président est trop puissant, il ne peut pas être destitué par l'Assemblée nationale..." "Il y a un gros problème d'élections... ce n'est pas normal que les législatives viennent après la Présidentielle..." "Il y a trop de communes en France..." Là, le modérateur tente de reprendre la main : "Vous ne pensez pas que pour renforcer la citoyenneté, il faudrait valoriser le travail associatif, les élus associatifs ?"... Silence... "Non, vraiment, je vois pas l'intérêt". Les 30mn étant écoulées, je laisse mes comparses traiter sans moi les questions d'immigration, et je file à l'atelier "Fiscalité et dépenses publiques".
Fiscalité et dépenses publiques
Le modérateur présente deux feuilles de statistiques sur la décomposition des prélèvements obligatoires et des dépenses (les fameux 1000 euros...). Certains participants ne comprennent pas la différence entre "recettes publiques" et "prélèvements obligatoires", le modérateur explique... Une participante : "Oui, c'est bien tout ça, mais elles sont où les dépenses des administrations ? Parce que c'est bien joli, mais on sait pas où il est tout cet argent". Là, j'ose intervenir pour indiquer que c'est là, dans les 66 euros de fonctionnement des administrations. Un intervenant : "Il faut éviter de vendre des biens communs, comme les autoroutes, ADP... c'est une aberration de vendre quelque chose qui rapporte de l'argent..." "Oui, ceux qui décident, ils vendent à leurs copains..." "Il y a un problème d'écart de salaire en France..." "On parle de salaire médian, mais le salaire médian c'est pas tout... il faudrait parler du revenu médian tout compris... mais cette information, on l'a jamais... peut être qu'elle existe, mais on la donne pas..." Là, le modérateur explique ce qu'est une médiane... Un participant propose : "Il faut limiter de 1 à 20 l'écart de salaire" Un autre précise : "L'écart de salaire horaire, parce que les indépendants, ils travaillent pour un salaire de misère avec de gros horaires". Une participante se lance dans une démonstration : "On a augmenté la CSG pour les retraités pour augmenter les salaires de ceux qui travaillent, mais c'est inadmissible ; ce n'est pas à la fiscalité de payer les salaires". Est-ce la proximité du déjeuner ? J'avoue que je n'ai pas compris. Mais le modérateur a noté. La participante rempile : "Baisser les cotisations pour augmenter les salaires , c'est un très mauvais signal ; ça veut dire que les cotisations, ça sert à rien si on les supprime...".
Conclusion : ma condition de maîtresse de maison me rappelant mes obligations ménagères, je zappe l'atelier "Transition écologique". Je regrette de ne pas avoir pu témoigner que mon domicile comprend un lombriculteur, un composteur et un poulailler, en attendant les poules pour lesquelles il a été conçu (le poulailler, pas le composteur, ni le lombriculteur...).
Oui bien ! mais qu'elle est la conclusion de Gizmo ? on a juste à retenir que les poules arrivent ....?
RépondreSupprimerEn effet, quelle conclusion ? Grand Débat ou Grand Verbiage ? Le site internet dédié recensait il y a quelques minutes plus de 209.300 contributions (et elles ne font pas toutes trois lignes). Quel cerveau humain assez puissant fera-t-il la synthèse de plus de 209.300 contributions ? Qui va éplucher tout cela ?
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