Après avoir examiné les aspects
factuels dans une première partie, voyons dans cette deuxième partie l’impact
du relèvement des plafonds sur les épargnants, les établissements bancaires, et
les bénéficiaires des financements issus de la collecte des Livrets A et LDD, à
savoir le logement social et la politique de la ville d’une part, et les
entreprises d’autre part. Comme ce billet est désespérément long, les
conséquences sur les finances publiques seront exposées dans une troisième (et
dernière… promis… si, si…) partie.
Quels sont les épargnants bénéficiaires des relèvements de
plafond ?
De toute évidence, les épargnants
dont l’encours est actuellement au plafond (ou supérieur par l’effet des
intérêts cumulés) sont potentiellement bénéficiaires du relèvement des
plafonds. Ils représentent une part réduite des épargnants, même si l’encours
global de leur épargne est important. Puisque le relèvement des plafonds semble
ne pas s’accompagner d’une modification de la fiscalité, ces ménages aisés
profiteront de l’exonération fiscale et sociale associée à la détention de ces
produits. Soit ils disposent d’une épargne disponible non rémunérée, et ils
bénéficient d’un effet d’aubaine ; soit ils arbitreront avec d’autres
produits d’épargne qu’ils considèrent comme de proches substituts. Pour cet
arbitrage, les effets d’offre ne sont pas négligeables. Dans de nombreux
établissements bancaires, les conseillers de clientèle ont des objectifs
quantifiés d’ouverture de différents supports (livrets, contrats d’assurance),
selon des campagnes saisonnières. On peut néanmoins s’attendre à ce qu’une
fraction des épargnants concernés (rappelons qu’ils sont plus fortunés et plus
âgés que l’épargnant moyen) liquide une partie de ses contrats d’assurance vie,
par rachat ou réduction. Ces contrats bénéficient certes d’une fiscalité
relativement favorable (mais pas d’une exonération totale d’imposition, à la
différence des livrets A et des LDD), mais pas d’exonération des contributions sociales
sur les produits (on appelle « produits », les revenus d’intérêt, les
dividendes et tous les produits financiers tirés de la rémunération des
placements de ces contrats). Par ailleurs, la crise financière a réduit les
rendements des contrats d’assurance vie, de sorte que l’écart de rendement réel
avant impôt entre les contrats d’assurance et les livrets d’épargne s’amenuise.
Quelle collecte supplémentaire
peut-on attendre du relèvement des plafonds ? La réponse dépend des
arbitrages évoqués au paragraphe précédent, et des conditions initiales de
détention. Dans le billet précédent, on a vu que seuls 8,5% des détenteurs de
Livrets A avaient leur livret au plafond, ce qui représente un total de 5,33
millions de livrets ; pour les LDD, la détention est moins concentrée, de
sorte que 26,9% des détenteurs de LDD ont leur livret au plafond, soit un total
de 6,62 millions de livrets. Si on fait l’hypothèse que la moitié de ces
détenteurs au plafond complète leur(s) livret(s) aux nouveaux plafonds, on
aboutit à une collecte supplémentaire
d’environ 30 Md€ (10 Md€ au titre du Livret A et 20 Md€ au titre du
LDD). Dans l’hypothèse haute où l’ensemble des détenteurs se positionneraient
aux nouveaux plafonds, la collecte supplémentaire se monterait à 60 Md€ ;
cette hypothèse est cependant peu réaliste, dans la mesure où de nombreux
ménages sont codétenteurs de Livret A et de LDD (ce sont certes les plus
fortunés), et l’effort d’épargne supplémentaire cumulé sur les deux supports
s’élèverait à près de 10 000 euros.
Quelles sont les conséquences pour les intermédiaires financiers ?
Rappelons tout d’abord le
processus de centralisation de l’épargne collectée auprès du Fonds d’épargne de la Caisse des dépôts
et consignations (cf. schéma page 10). Au terme du décret n°2011-275 du 16 mars 2011, le taux de centralisation
des sommes collectées au titre du Livret A et du LDD par les établissements de
crédit est fixé à 65%, ce qui signifie que les établissements collecteurs sont
tenus de transférer au moins 65% de l’épargne collectée sur les deux supports. Pour garantir la mission d’intérêt général de
la Caisse des dépôts, le décret a maintenu un ratio minimum de 125% des dépôts
centralisés à la Caisse et des prêts dédiés au logement social et à la
politique de la ville : autrement dit, pour 1 euro prêté, 1,25 euro
minimum doit être collecté. Si cette condition n’est pas vérifiée, le décret
prévoit que le taux de centralisation peut être ajusté au mois le mois. Le
décret prévoit par ailleurs un taux d’alerte : lorsque le ratio devient
inférieur à 135%, les banques sont alertées afin de se préparer à une
augmentation éventuelle du taux de centralisation. Parallèlement, le
décret a prévu une réduction du taux
moyen de commission versé par la Caisse aux établissements collecteurs, qui est
passé de 0,6% à 0,5%, pour réduire le coût de financement des emprunteurs.
Enfin, le décret prévoit une montée en charge progressive du dispositif
jusqu’en 2022, pour tenir compte du fait que, hormis
les réseaux collecteurs historiques (la Caisse d’épargne, la Banque
postale, et le Crédit mutuel), les autres établissements ne centralisaient que
très peu leurs dépôts au fonds d’épargne.
La Fédération
Bancaire Française (FBF) prend acte de la décision du gouvernement. Elle
conteste l’efficacité de la mesure, puisque, selon elle, ce n’est pas d’une
offre insuffisante de financement
dont souffre le logement social, mais d’une offre insuffisante de logements
sociaux eux-mêmes, faute de terrains et/ou de volonté politique locale. D’autre part, elle soutient que « l’économie
souffre d'une faiblesse structurelle de l'épargne longue », alors même que
le relèvement des plafonds encourage la constitution d’une épargne à court
terme. Enfin, elle souligne que la centralisation d’une fraction de 65% auprès
de la Caisse des dépôts pèse d’autant plus que la réglementation prudentielle de
Bâle III est plus exigeante pour la prévention du risque d’illiquidité. On
reviendra sur le premier point par la suite, qui n’est pas une préoccupation
propre aux banques. Attardons nous un peu sur les deux autres arguments.
S’agissant de l’insuffisance
structurelle de l’épargne longue, il semble frappé au coin du bon sens.
Cependant, on peut rétorquer qu’une des raisons même d’existence des banques
est leur rôle de transformation des engagements longs qu’elles détiennent à
leur actif (les crédits qu’elles octroient, les titres qu’elles possèdent, les
participations qu’elles prennent…) en instruments liquides à court terme
qu’elles inscrivent à leur passif. Insistons: la transformation consiste bien à
prendre des engagements longs pour permettre aux créanciers des banques (les
déposants) de bénéficier de liquidité. Dit autrement, s’il est nécessaire que
les entreprises puissent se financer à long terme (car le rendement de leurs
investissements n’est observable qu’à long terme par exemple), cela ne signifie
pas que les épargnants soient contraints de placer à long terme (ce que semble
ignorer Valérie Pécresse, mais après tout elle n’a jamais eu de
responsabilité gouvernementale en la matière…). Les épargnants, au moins une
fraction d’entre eux, ont une préférence pour la liquidité. On peut certes les
encourager à épargner à long terme, par des mesures fiscales par exemple. Mais
si les banques font leur travail, ce pourquoi elles sont rémunérées, alors
laissons les épargnants épargner à l’échéance qu’ils souhaitent : c’est le
niveau de rémunération de l’épargne, ajusté pour le risque, qui déterminera la
structure de l’épargne des ménages entre produits de court terme et de long
terme. A ce stade, les banques sont fondées à rétorquer que, précisément, les
Livrets A et les LDD introduisent une distorsion dans l’allocation des
ressources, puisque les banques n’ont pas la possibilité de fixer le taux
d’intérêt qu’elles souhaitent (le taux est réglementé). Et donc que leur
activité de transformation est contrainte, puisque la réglementation des taux
créditeurs pèse sur la marge ; en effet, pour un produit quasiment aussi
liquide qu’un compte courant, la rémunération est de 2,25%, alors que les
comptes courants ne sont en général pas rémunérés (même si la rémunération est
possible, dans les faits, elle est nulle si le client n’a pas de pouvoir de
négociation). Mais le contre-argument à apporter est que rien n’oblige les
banques à proposer ces livrets à taux réglementés ! Elles se sont battues
pour le faire, mais si, in fine, cela
étrangle leur marge, qu’elles y renoncent, et proposent leur propre livret
(mais dont les intérêts seront soumis aux prélèvements fiscaux et sociaux). Si
elles ne le font pas, c’est que l’arbitrage réglementaire et fiscal n’est pas
favorable à cette dernière solution. Et qu’en outre, les livrets d’épargne
réglementée sont des bons produits d’appel pour entrer en relation bancaire
(plus un client est équipé en produits, plus il est captif, et plus il est
« profitable » à long terme).
S’agissant de l’argument
prudentiel, c’est
en définitive celui qu’il faut prendre le plus au sérieux. Les banquiers
sont fondés à craindre que les déposants actuellement au plafond des Livrets A
et des LDD ne retirent leurs dépôts sur des livrets ordinaires, pour les
transférer sur les Livrets A et LDD. Comme 65 % de cette collecte sort des
bilans bancaires, les banques craignent une contraction corrélative de leur activité
de crédit, ou une nécessité de trouver du refinancement alternatif sur les
marchés à un coût nécessairement plus élevé.
Quels gains pour le logement social ?
Les sommes
affectées au fonds d’épargne géré par la Caisse des dépôts ont pour vocation principale
de financer le logement social et la politique de la ville, ainsi que d’autres
missions d’intérêt général (financement d’infrastructures de transport, d’hôpitaux,
d’immobilier universitaire notamment). L’année 2011 a marqué un record
historique, avec un volume de nouveaux prêts distribués de 22 Md€, pour un
encours total de prêts de 133 Md€.
Les prêts
nouveaux au logement social et à la politique de la ville se sont maintenus à
un niveau élevé (14,8 Md€), quoiqu’en léger repli par rapport à 2010. Ce repli s’explique moins, selon le
rapport annuel de l’observatoire de l’épargne réglementée, par une
réduction de l’effort de construction des bailleurs sociaux, que par l’allongement
des délais de mobilisation des fonds d’épargne par les bailleurs, une fois
leurs agréments obtenus. Avec 12,7 Md€ de
prêts directs destinés au logement social, ce sont environ 120 000
logements construits, ou acquis par les bailleurs sociaux. Par ailleurs,
l’enveloppe de 1,2 Md€ destinée à la réhabilitation thermique des logements
sociaux a été entièrement consommée. Enfin, les prêts en faveur de la politique
de la ville se sont élevés à 2 Md€, pour financer des opérations de rénovation
urbaine, et pallier les déficits de financement des collectivités
territoriales.
L’association Droit
Au Logement (DAL) déplore que l’engagement électoral de doubler le plafond du
Livret A n’ait pas été respecté. Contre l’argument d’excès d’offre de
financement du logement social par rapport à la demande, le DAL oppose qu’il
existe des friches urbaines autour des grandes agglomérations, un potentiel
foncier appartenant à l’État, et la possibilité pour les organismes HLM
d’acquérir des immeubles pour les transformer en logements sociaux. C’est
probablement dans ces dernières opérations, ainsi que dans les opérations de
réhabilitation, que se situent les marges d’activité. Si on confronte l’objectif présidentiel
(construction de 150 000 logements sociaux par an pendant le quinquennat) à
la réalisation de 2011 (120 000 logements construits ou acquis), on note
que la contrainte de financement n’est pas exorbitante. De même, le Rapport annuel
de l’Observatoire de l’épargne réglementée (2011, publié avant l’annonce
gouvernementale du relèvement des plafonds) prévoit que le fonds d’épargne financera
sur la période 2012-2016, l’acquisition ou la construction de 500 000 logements,
et la réalisation de 900 000 opérations de réhabilitation. De ce point de vue, la hausse des plafonds des
livrets, à fiscalité inchangée, ne paraît pas la mesure la plus impérative.
Quels gains pour les
entreprises ?
Les entreprises, notamment les PME, sont susceptibles de bénéficier du
relèvement des plafonds des Livrets A et des LDD via deux canaux.
D’une part, le financement du logement social et de la politique de la
ville ne sont pas les seules missions d’intérêt général du fonds d’épargne. «[…]
les pouvoirs publics ont la possibilité, lorsque la liquidité du fonds le
permet et si une défaillance de marché le justifie, d’ouvrir ponctuellement des
enveloppes de prêts en appui à des politiques publiques ciblées » (Rapport
annuel de l’Observatoire de l’épargne réglementée, 2011). En 2011, le fonds d’épargne
a ainsi pris le relai du secteur bancaire défaillant pour financer les
collectivités locales et les établissements publics de santé (3,5 Md€). Il a
financé des infrastructures ferroviaires, maritimes, universitaires et de
transport urbain (4,3 Md€). S’agissant du soutien aux entreprises, le fonds d’épargne
a octroyé des prêts nouveaux au groupe OSEO pour qu’il finance les PME et est
intervenu dans le financement du dispositif d’aide à la création d’entreprises
par des chômeurs ou des bénéficiaires de minima sociaux, pour une enveloppe
totale de 1,8 Md€.
Le deuxième canal de financement provient des « encours décentralisés »,
c’est-à-dire de la part de l’épargne collectée sur Livrets A et LDD et
conservée par les réseaux bancaires dans
leur bilan. Cette part, au maximum égale à 35 %, a atteint 100 Md€ fin 2011. Les
banques sont tenues d’utiliser cette épargne décentralisée pour financer les
PME. Malgré les difficultés pour la Banque de France de recenser précisément l’activité
de prêt aux PME (notamment parce que certaines PME sont des filiales de grands
groupes), l’encours des prêts octroyés par les établissements collecteurs de
dépôts sur Livrets A et LDD s’est élevé à 255 Md€ fin 2011, pour un flux de
crédits nouveaux de 90 Md€. On constate donc que les banques respectent
largement leurs obligations d’emploi des fonds collectés : elles ont
accordé 255 Md€ de crédits pour 100 Md€ d’épargne collectée, soit un
coefficient d’emploi de 255% pour une obligation légale de 80%. Par ailleurs, les
banques sont tenues de consacrer au moins 75 % de l’augmentation des sommes
collectées à des crédits nouveaux ; or en 2011, les crédits nouveaux se
sont élevés à 90 Md€ et la collecte nouvelle décentralisée à 9 Md€, soit un
pourcentage d’engagement très supérieur (1 000 %) aux 75 % exigés.
On notera que le second canal est beaucoup plus puissant que le premier :
le financement nouveau des PME via OSEO ne représente qu’un dixième du financement
bancaire, qui ne semble donc pas contraint par les plafonds des livrets d’épargne
réglementée. Sur ce segment des PME, on peut estimer que les marges de manœuvre
sont importantes, et que le relèvement des plafonds pourrait être salutaire
pour le financement des PME. Mais là encore, est-ce le canal le plus approprié ?
La création d’une banque publique de financement annoncée pour les semaines
prochaines n’a-t-elle pas vocation à changer la donne des circuits publics de
financement des PME ?
Edit : 10 septembre 2012, 10h30. Voir les (excellents) commentaires de Mathieu Perona sur le présent billet.
Edit : 10 septembre 2012, 10h30. Voir les (excellents) commentaires de Mathieu Perona sur le présent billet.

Comme Mathieu Pérona, je suis assez dubitatif sur la possibilité réelle que les banques auraient de ne pas proposer le Livret A — voire même de l'efficacité d'un tel boycott.
RépondreSupprimerLa distribution du livret A même par une banque peut suffire à créer une fuite vers ce placement. Pour preuve, il était déjà très répandu avant l'extension à l'ensemble du réseau bancaire! Bref, si une banque ne le propose pas, les clients vont juste en ouvrir un ailleurs. Les banques sont alors aussi obligées d'en tenir compte pour la rémunération des autres placements qu'elles proposent!