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vendredi 5 juillet 2013

Etre riche, se croire pauvre...




D'après un sondage BVA pour BFM Business publié jeudi 4 juillet 2013, auprès d'un échantillon de 1006 personnes dont la représentativité est assurée par la méthode des quotas, « le revenu médian à partir duquel les Français considèrent qu'une personne est riche est de 6 000 € par mois. […] Le patrimoine médian de richesse est de 1 million d'€. » Autrement dit, 50 % des Français considèrent qu'on est riche si on gagne plus de 6 000 € par mois et/ou si on a un patrimoine supérieur à 1 million d'€.  Mais qu’est-ce qu’être riche ? On se rappelle que François Hollande en 2007 avait suscité la polémique en caractérisant comme riches des contribuables gagnant 4 000 € nets par mois. L’occasion de préciser quelques concepts, indicateurs, et de commenter quelques faits et opinions…

Sur quoi porte le sondage ?

Le sondage porte sur trois grandes séries de question : la confiance en l'avenir de la situation économique, la perception du niveau de revenu/patrimoine à partir duquel une personne peut être considérée comme riche, et le sentiment qu'inspire une personne riche. Attardons nous sur le deuxième item. Tout d'abord, notons que les questions portant sur les niveaux de revenu/richesse qualifiant une personne riche sont des questions ouvertes, c'est-à-dire que les sondés ne sont pas orientés vers des réponses a priori. En revanche, la question portant sur le sentiment qu'inspire une personne riche propose des réponses fermées.

Qu'est-ce qu'être riche ?

Rigoureusement, la notion de richesse renvoie à un stock, c'est-à-dire à une accumulation de flux de revenus au cours du temps. On note donc que la langue française est insuffisamment précise pour distinguer une personne riche, parce qu'elle gagne/perçoit un revenu (flux) élevé, d'une personne riche, parce qu'elle détient un patrimoine (stock) élevé. On peut ainsi être riche parce qu'on gagne beaucoup d'argent (flux), mais qu'on le dépense sans épargner et donc sans avoir de patrimoine, ou bien être riche parce qu'on possède un patrimoine important (stock), mais en percevant des revenus très faibles (cf. le marronnier de l'été qui ne va pas tarder à nous raconter les vicissitudes de la veuve de l'île de Ré qui possède une minuscule maison valorisée à un prix exorbitant, mais qui peine à vivre avec le minimum vieillesse ; on relira avec profit ce billet d’Ecopublix).

Par quel indicateur mesurer l’aisance financière ?

Afin de limiter l’ambiguïté, définissons par « aisance financière » la situation dans laquelle un individu perçoit des revenus élevés. Comment mesurer l’aisance financière ? Implicitement, le sondage l’appréhende à travers la notion de revenu mensuel. Il n’est pas sûr que le sondé moyen distingue les notions de salaire, revenu ou niveau de vie. Dans la polémique rappelée en introduction, Laurent Wauquiez a insidieusement exploité la confusion entre revenu et niveau de vie… Il est donc difficile de mettre en relation la perception qu’ont les Français de l’aisance financière et la distribution effective des revenus : faut-il privilégier la distribution des seuls salaires (la perception la plus immédiate de ce qui tombe en fin de mois sur son compte bancaire) ? le revenu disponible (qui comprend les revenus autres que les revenus du travail, ainsi que les revenus de transferts nets, et qui a l’avantage de mesurer la capacité de dépense ou d’épargne) ? le niveau de vie (qui tient compte de la structure du ménage, et notamment de la capacité à faire vivre les membres du ménage sur un revenu donné) ? Probablement, tous les sondés n’ont pas la même définition du revenu mensuel…

Perception de l'aisance financière et distribution effective des revenus

S'agissant de la perception de l'aisance financière, les réponses montrent que la médiane est 6 000 € en 2013, soit la même valeur qu'en 2011, alors qu'elle était de 4 662 € en 2006. Plus intéressante est la distribution des réponses ; le mode (la valeur la plus fréquente, c'est-à-dire la réponse la plus fréquemment donnée) se situe entre 3 001 et 5 000 € : 31 % des sondés répondent qu'une personne peut être considérée comme riche (au sens « aisée ») si elle gagne un revenu dans cette fourchette. Immédiatement après cette fourchette, 28 % des sondés répondent qu'une personne est riche si elle gagne entre 10 000 et 20 000 € par mois, alors que la tranche de revenus [5 001, 9 999] ne recueille que 18 % des réponses. Bref, la distribution des perceptions de l’aisance financière est bimodale, avec un premier mode autour de 4 000 €, et un second mode autour de 15 000 €.

Qu'en est-il de la distribution effective des revenus ? Si on se réfère aux derniers chiffres disponibles, on constate que la médiane des niveaux de vie en 2010 s’élève à 19 270 € annuels, soit 1 606 € mensuels ; autrement dit, 50% des individus ont un niveau de vie mensuel inférieur à 1 606 €. L’INSEE fournit également un indicateur de niveau de vie moyen par décile, qui montre que les individus dont le niveau de vie est inférieur à la médiane disposent d'un niveau de vie moyen de 1 698 € mensuels. Enfin, on peut s’intéresser à la distribution des niveaux de vie : en 2004, le mode de la distribution se situait entre 1 100 et 1 200 €, et la distribution (unimodale) était fortement dissymétrique à droite. L’INSEE ne fournissant plus les chiffres nécessaires pour reproduire le graphique (notamment les effectifs de population par classe de revenu), il n’est pas possible de visualiser la distribution des revenus en 2010, mais elle conserve probablement cet étalement à droite, reflet d’une inégalité croissante avec le revenu : il existe plus d’inégalité des revenus dans le dernier percentile (le dernier pourcent de la distribution, autrement les 1% qui gagnent le plus) qu’entre le premier décile (les 10% qui gagnent le moins) et le dernier décile (les 10% qui gagnent le plus).

Comme l'avait déjà indiqué Olivier Bouba-Olga, les individus qui gagnent le plus ont tendance à sous-estimer leur revenu, et réciproquement ceux qui gagnent le mois le surestime. En l’occurrence, 50% des sondés pensent qu’on est aisé lorsqu’on gagne 6 000 €, alors que seuls 4 % des individus gagnent plus de 6 000 € ! Comment concilier les résultats présentés par Olivier, et les résultats du sondage de BVA dont on attendrait un phénomène de régression vers la moyenne/médiane (et donc une distribution unimodale autour de cette valeur centrale) ? Pour répondre à cette question, il aurait été intéressant de disposer des caractéristiques des sondés, et notamment leur revenu effectif. Je conjecture un double biais de perception : la manière dont chacun se positionne dans la distribution des revenus (effet de retour à la moyenne), et la manière dont chacun pense que les autres se positionnent dans cette distribution (effet d’amplification). Ce double biais confirmerait les individus les moins aisés dans la surestimation de leur position effective, et un raisonnement spéculaire conduirait les plus aisés à le faire également par anticipation des réponses des derniers percentiles de la distribution (en conjecturant que les individus les plus aisés ont également une meilleure connaissance de la distribution effective des revenus).


Richesse perçue et distribution des patrimoines

S’agissant des patrimoines (stock), le document publié par BVA me laisse perplexe. En effet, il est écrit que le patrimoine médian caractérisant une personne riche s’élève à 1 million d’€, alors que la lecture du graphique indique que 20% des sondés considèrent qu’une personne est riche si elle détient un patrimoine supérieur à un million d’€. En réalité, lorsqu’on possède un patrimoine d’un montant supérieur à un million d’€, on se situe parmi les 3% des Français les plus riches, le patrimoine médian se situant à 87 500 €. Le biais de perception est, en valeur absolue, beaucoup plus important pour la distribution des patrimoines que pour la distribution des revenus, même si, en valeur relative les ordres de grandeurs sont les mêmes : en moyenne, pour la population, on est considéré comme riche lorsqu’on appartient aux 5 derniers percentiles de la distribution, qu’il s’agisse du revenu ou du patrimoine.

Que conclure ?

Sans contester le sérieux du sondage (encore que, l’interprétation de la question sur le patrimoine jette quelque doute...), je me demande si les réponses auraient été identiques si on avait formulé les questions directement, par exemple de la manière suivante : « Le graphique suivant range les individus selon leur niveau de revenu (patrimoine) ; à gauche, on a les 10% qui gagnent (possèdent) le moins, à droite les 10 % qui gagnent (possèdent) le plus, et entre les deux, les tranches intermédiaires ; à partir de quelle tranche pensez-vous qu’on est riche ? ». Éventuellement, on pourrait indiquer en dessous de chaque tranche, le montant de revenu (patrimoine) moyen de la tranche correspondante. Mon intuition est que le seuil de richesse perçu se situerait plus bas dans la distribution que ce que révèle le sondage…  

5 commentaires:

  1. Malgré l'intérêt du billet (il y aurait beaucoup à dire si j'en trouvais le temps, sur ce qu'est être riche), son titre est quand même trompeur.
    Combien de personne sont riches (au yeux des autres) et se croient pauvres ? Je doute qu'il y en ait beaucoup...

    Après, on est riche quand... quoi ? Quand on a une certaine aisance (mesurable dans les biens ou les services qu'on peut se procurer) ou quand on est lus riches que n% de la populations ?
    Mon foyer est probablement dans le dernier décile (revenu), mais je ne peux pas m'acheter de yacht. Suis-je riche ?

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    1. Vous répondez vous même à votre question ! De mon point de vue, parce que vous êtes dans le dernier décile, vous êtes financièrement aisé, mais, vous, vous vous pensez pauvre...

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    2. J'imagine que le billet vise avant tout une frange assez importante (et surtout influente : intellectuels, parlementaires, journalistes) qui apartiennent par leurs revenus au dernier décile, et croient appartenir à la classe moyenne. Ce qui nous vaut des pontifications sur la situation de cette dernière en complet décalage avec la réalité de la distribution des revenus.

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    3. Le problème réside effectivement dans ce décalage.
      Je sais où je me trouve sur l'échelle des revenus, j'ai une vague idée sur l'échelle du patrimoine. Mais ceux qui n'ont pas ces échelles dans la tête auront effectivement bien du mal à décrire la réalité...

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  2. Je ne me crois pas pauvre :) Je ne suis pas convaincu d'être riche (même si je suis dans le dernier décile).

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