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lundi 24 juin 2013

Retraites : conflits de générations ou lutte des classes ?



Henri Sterdyniak, et Jean-Marie Harribey, livrent tous les deux leur analyse atterrée du rapport Moreau. D'une part, ils soutiennent qu'une réforme des retraites est inutile et inopportune à court terme, mais aussi à long terme. D'autre part, ils relèvent que le financement des retraites est soutenable à long terme par l'ajustement des taux de cotisations. Evidemment, j'aimerais adhérer à cette vision qui plaide pour une générosité inchangée du régime par répartition dans un contexte de vieillissement de la population ; j'aimerais croire que les prélèvements sur les revenus du capital suffiront... Mais, au delà de l'incantation, je doute... 

Une réforme inutile et inopportune à court terme, mais aussi à long terme ?

Henri Sterdyniak et Jean-Marie Harribey relèvent que le contexte actuel ne plaide pas pour une réforme des retraites, surtout si elle pèse essentiellement sur les retraités actuels et futurs. Le creusement des déficits sociaux est une conséquence de la crise économique : « La réforme des retraites n’est pas la priorité de l’année 2013. A court terme, il faut accepter le déséquilibre financier des régimes induit par la crise et se préoccuper essentiellement de sortir de la dépression. Il ne faut pas se lancer dans la stratégie de spirale vers le bas tant économique que sociale qu’induirait la désindexation. » (Sterdyniak). Les deux économistes atterrés pointent que le déficit attendu à l'horizon 2020 ne représente au bout du compte qu'un point de PIB, soit une dépense soutenable sans réforme majeure du système de retraite pour peu qu'on anticipe une reprise économique, avec les rentrées de cotisations qui l'accompagnent.

Autant je peux comprendre qu'une réforme des retraites ne soit pas l'urgence des prochains mois (voire jusqu'aux signes tangibles d'une reprise économique), autant je trouve surprenante la position qui consiste à dire qu'il faut laisser aux générations futures le soin d'ajuster les paramètres de la répartition. En commentant la proposition d'allongement de durée de cotisation préconisée par le rapport Moreau, Henri Sterdyniak s'interroge : « Est-il vraiment nécessaire d’annoncer une décision pour, dans 25 ans, sans savoir quelles seront, en 2037 ou 2051, la situation du marché du travail, les besoins d’emplois, les désirs sociaux, les contraintes écologiques ? ». Certes, mais les données démographiques sont connues : même si la France connaît un « mini baby boom » depuis la fin des années quatre vingt dix, la bosse démographique du passage en retraite des générations nombreuses du baby boom d'après seconde guère mondiale dégradera le ratio de dépendance démographique (la part des retraités dans la population d'âge actif). Avec l'augmentation mécanique du nombre de retraités, et l'allongement de leur espérance de vie, il est nécessaire d'anticiper le besoin supplémentaire de financement. D'une certaine manière, reporter la charge de l'ajustement sur les générations futures, c'est précisément ce qu'on reproche aux générations passées, qui auraient pu anticiper dès le milieu des années soixante-dix la bosse du papy boom que nous commençons à subir à pleine charge (les premiers papy boomers sont partis vers 2005 et les derniers partiront vers 2025), par exemple en créant dès ces années là un fonds de réserve des retraites et en évitant d'utiliser les préretraites comme outil de gestion de la main d'oeuvre en période de chômage. On mesure aujourd'hui l'inanité des discours en vogue dans les années quatre-vingts : « vous verrez, à partir de 2005, les problèmes du chômage se résoudront d'eux-mêmes, avec les départs en retraite massifs des générations du baby boom... ».

Le financement de la retraite, un conflit de répartition

Alors bien sûr, le discours de nos économistes atterrés est cohérent, puisque pour eux, seuls les taux de cotisations constituent la variable d'ajustement pertinente pour l'équilibrage de la répartition ; et qu'ils comptent sur l'augmentation des progrès de productivité pour accroître la richesse susceptible d'être partagée entre les futurs actifs et les futurs retraités. Comme Henri Sterdyniak, je partage l'idée que les recettes fiscales liées à l'alignement partiel de la fiscalité des retraités sur celles des actifs ne viendront pas rééquilibrer les comptes des caisses de retraite. Mais à la différence d'Henri Sterdyniak, il me semble que ces mesures sont proposées dans un souci d'équité horizontale : « L’existence de ce taux réduit est contestable. A revenus égaux, un retraité pourra être exonéré du paiement de la CSG si l’abattement fiscal de 10% sur sa pension le fait descendre en deçà du seuil de 10 024€ quand un actif sera, lui, soumis à un prélèvement de 8% au titre de la CSG et de la CRDS ; un retraité bénéficiant d’une pension élevée aura un taux de prélèvement au titre des mêmes contributions inférieur à celui d’un salarié rémunéré au SMIC » (Rapport Moreau, page 86).

Au bout du compte, ce qui m'oppose aux économistes atterrés, c'est qu'ils préservent la situation relative des retraités par rapport aux actifs (« les actifs riches doivent payer pour les retraités pauvres »), alors que je plaide pour préserver la situation relative des actifs par rapport à celle des retraités (« les retraités riches doivent payer pour les actifs pauvres »). Bien sûr, je déforme (un peu) la position des atterrés, puisque dans leur absolu, ni les actifs ni les retraités ne doivent payer pour qui que ce soit : c'est au capital de payer, par un retournement du partage de la valeur ajoutée, à la fois plus de salaire direct et plus de retraite. Mais il est intéressant de voir comment chacun positionne le double curseur de l'équité intergénérationnelle et de l'équité horizontale. Evidemment, il importe que la réforme des retraites n'affecte pas le calcul des pensions des retraités actuels, voire même des actifs sur le point de partir en retraite, car ils n'ont aucun moyen d'arbitrage pour contrer les effets négatifs d'une dévalorisation des pensions. En revanche, on peut préparer les générations futures à une moindre générosité du système de retraite, notamment pour les salariés les plus aisés (ceux percevant des salaires supérieurs au plafond de sécurité sociale pour fixer les idées, soit environ 3 000 euros actuellement), soit via un moindre taux de remplacement (désindexation partielle des pensions les plus élevées), soit via un allongement de la durée de cotisation. 

Parce qu'au bout du compte, quel que soit le système de retraite, en capitalisation ou en répartition, en annuités, en points ou en comptes notionnels, le financement des retraites une année donnée, se fera toujours par prélèvement sur la richesse créée cette année là. Et, même si j'aimerais croire que l'augmentation des cotisations sociales suffirait à financer des retraites aussi généreuses, je ne vois pas comment empêcher les entreprises de répercuter la hausse des cotisations en une réduction des salaires directs. Et je ne suis pas sûre que les salariés actuels souhaitent une réduction de leur salaire pour maintenir la générosité des pensions actuelles et futures... Derrière la lutte de classes, se cache un conflit de générations...

5 commentaires:

  1. Que vous le vouliez ou non, le vrai problème est bien de savoir s'il faut ou non réduire la rémunération actuelle ou différée du travail. D'ailleurs les actifs d'aujourd'hui ne peuvent pas ne pas s'en rendre compte quand on leur demande de cotiser 44 ans alors qu'on ne leur propose un emploi au mieux qu'entre 25 et 55 ans (soit environ 30 ans): la "décote" sera sévère! La diminution des retraites s'accompagne d'ailleurs partout d'une pression accrue sur les salaires des actifs. La logique de l'austérité actuelle a besoin de faire croire à un problème de répartition entre actifs et retraités, mais cette division ne profitera pas aux uns ou aux autres: ce sont nos sociétés et nos conditions de vie qui sont "bradées"... Sous couvert de bonne gestion de la mondialisation.

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  2. En plus, il ne faut pas oublier que les retraites, comme tous les revenus distribués et employés, participent à la création de richesse...

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  3. Jean-Pierre : comme si "ils" ne le savaient pas... obtenir la retraite a taux plein va devenir un objectif inatteignable ! le but est donc bien de diminuer le montant effectif des retraites...
    Beaucoup de personnes qui ont cotisé toute leur vie ne toucheront guère plus que le minimum vieillesse... a quoi bon cotiser, hein ;->

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  4. Bonjour,
    j'interviens avec un peu de retard mais je viens juste de lire votre texte et j'aimerais en profiter, puisque l'économie est votre domaine, pour poser un ensemble de questions sur les arguments traditionnels "justifiant" toutes ces modifications sur une question qui, malgré mes 48 ans, ne me concernera probablement jamais.

    1- Le premier argument qui est toujours cité est le ratio actifs/retraités. Or celui-ci ne tient pas compte de la répartition socio-professionnelle des uns et des autres. Ainsi, si je dis "on passera d'un ratio de 1.5/1.0 à un ratio 1.0/1.0" cela fait tout de suite peur. Maintenant si je dis on passe d'un ratio de 1.5 actif ouvrier pour 1 retraité ouvrier à un ratio de 1 actif ingénieur pour 1 retraité ouvrier, on obtient un résultat totalement différent. De plus si je prends le rapport Moreau, le seul graphique qui est présenté pour justifier cette prévision d'évolution est celui de la natalité (déjà forte en France). Dois-je donc en conclure (il faudrait alors prévenir Marine) que la France ne compte aucune immigration, et/ou que les politiques industrielles actuelles et futures seront nécessairement des échecs?

    2- Le second argument classique est l'allongement de la durée de vie. Or, là encore on ne tient pas compte de l'évolution socio-professionnelle. En effet, dans le même temps, la durée moyenne des études a augmenté. Et elle "mange" tout ou partie de cette augmentation de la durée de vie. Ainsi, ayant un BAC+8, si je pars à 60 ans je devrais subir, si j'ai bien compris le mode de calcul (bien français, c'est à dire "usine à gaz"), de l'ordre de 40% de décote sur ma retraite. Et si je veux une retraite à taux plein il me faudrait a priori partir à 68 ans. Autrement dit, j'ai d'ors et déjà le choix entre "cotiser comme un ingénieur et recevoir une retraite d'ouvrier" (je caricature un peu j'avoue), ou "cotiser comme un ingénieur et réduire mon temps de retraite de ma période d'étude qui est largement supérieure à mon gain d'espérance de vie",

    3- Tiens d'ailleurs, puisqu'on parle "espérance de vie", visiblement les prévisions sont effectuées en considérant que celle-ci va continuer à croitre au même rythme que précédemment. J'en conclus que ni l'épidémie d'obésité, ni la crise économique, ni l'accroissement de la pauvreté n'ont d'effet sur ce critère. J'avoue que cela me semble assez bizarre.

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    1. 1- Les projections de population incluent l'immigration (nette) estimée à 100 000 personnes par an. Même si l'immigration permet d'alléger temporairement les déficits de la branche retraite (en l'état, l'immigration induit un excédent de cotisations sur les prestations), à terme, les migrants deviendront eux mêmes retraités, et le système leur versera des pensions : recourir à l'immigration pour "résoudre" le problème de financement est donc possible à court terme, mais pas en régime permanent. Sur la structure de qualification de la population active, vous avez raison : l'augmentation générale des qualifications peut faire, théoriquement, espérer des progrès de productivité, de sorte que la charge de financement se réduise. Mais les progrès récents de productivité du travail en France restent faibles, de sorte que la dégradation du ratio actifs/retraités continuera à poser des problèmes de financement.
      2- Le système de retraite "allège" déjà la durée de cotisation, en permettant de racheter (= valider comme cotisées) les années d'études supérieures. Autrement dit, si un cadre supérieur (je suppose qu'un Bac+8 est un cadre supérieur) rachète 3 années d'études supérieures, il "se dispense" de 3 années de travail cotisé ; évidemment, cela lui coûte... Ceci étant, je ne suis pas sûre que la période d'études (supérieures) soit vraiment supérieure au différentiel d'espérance de vie ouvrier-cadre supérieur...
      3- Depuis 1950 où commencent les premières projections fiables d'espérance de vie, on a toujours sous-estimé l'allongement de l'espérance de vie... On a aussi dit que les femmes se mettaient à avoir les mêmes addictions que les hommes et les mêmes modes de vie, donc que cela devrait réduire leur espérance de vie, mais en réalité il n'en est rien. La seule chose qu'on observe, c'est que le différentiel d'espérance de vie F/M a tendance à se réduire (mais très lentement). Il est probablement vrai que certaines pathologies sont en hausse, mais globalement, on assiste à une compression de la morbidité, y compris à âge élevé...

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