D'après un sondage
BVA pour BFM Business publié jeudi 4 juillet 2013, auprès d'un échantillon de
1006 personnes dont la représentativité est assurée par la méthode des quotas,
« le revenu médian à partir duquel les Français considèrent qu'une
personne est riche est de 6 000 € par mois. […] Le patrimoine médian de
richesse est de 1 million d'€. » Autrement dit, 50 % des Français
considèrent qu'on est riche si on gagne plus de 6 000 € par mois et/ou si on a
un patrimoine supérieur à 1 million d'€.
Mais qu’est-ce qu’être riche ? On se rappelle que François
Hollande en 2007 avait suscité la polémique en caractérisant comme
riches des contribuables gagnant 4 000 € nets par mois. L’occasion de
préciser quelques concepts, indicateurs, et de commenter quelques faits et
opinions…
Sur quoi porte le sondage ?
Le sondage porte sur trois
grandes séries de question : la confiance en l'avenir de la situation
économique, la perception du niveau de revenu/patrimoine à partir duquel une
personne peut être considérée comme riche, et le sentiment qu'inspire une
personne riche. Attardons nous sur le deuxième item. Tout d'abord, notons que
les questions portant sur les niveaux de revenu/richesse qualifiant une
personne riche sont des questions ouvertes, c'est-à-dire que les sondés ne sont
pas orientés vers des réponses a priori.
En revanche, la question portant sur le sentiment qu'inspire une personne riche
propose des réponses fermées.
Qu'est-ce qu'être riche ?
Rigoureusement, la notion de
richesse renvoie à un stock, c'est-à-dire à une accumulation de flux de revenus
au cours du temps. On note donc que la langue française est insuffisamment
précise pour distinguer une personne riche, parce qu'elle gagne/perçoit un
revenu (flux) élevé, d'une personne riche, parce qu'elle détient un patrimoine
(stock) élevé. On peut ainsi être riche parce qu'on gagne beaucoup d'argent
(flux), mais qu'on le dépense sans épargner et donc sans avoir de patrimoine,
ou bien être riche parce qu'on possède un patrimoine important (stock), mais en
percevant des revenus très faibles (cf. le marronnier de l'été qui ne va pas
tarder à nous raconter les vicissitudes de la veuve de l'île de Ré qui possède
une minuscule maison valorisée à un prix exorbitant, mais qui peine à vivre
avec le minimum vieillesse ; on relira avec profit ce
billet d’Ecopublix).
Par quel indicateur mesurer l’aisance financière ?
Afin de limiter l’ambiguïté,
définissons par « aisance financière » la situation dans laquelle un
individu perçoit des revenus élevés. Comment mesurer l’aisance financière ?
Implicitement, le sondage l’appréhende à travers la notion de revenu mensuel.
Il n’est pas sûr que le sondé moyen distingue les notions de salaire,
revenu
ou niveau
de vie. Dans la polémique rappelée en introduction, Laurent Wauquiez
a insidieusement exploité la confusion entre revenu et niveau de vie… Il est
donc difficile de mettre en relation la perception qu’ont les Français de l’aisance
financière et la distribution effective des revenus : faut-il privilégier
la distribution des seuls salaires (la perception la plus immédiate de ce qui
tombe en fin de mois sur son compte bancaire) ? le revenu disponible (qui
comprend les revenus autres que les revenus du travail, ainsi que les revenus
de transferts nets, et qui a l’avantage de mesurer la capacité de dépense ou d’épargne) ?
le niveau de vie (qui tient compte de la structure du ménage, et notamment de
la capacité à faire vivre les membres du ménage sur un revenu donné) ?
Probablement, tous les sondés n’ont pas la même définition du revenu mensuel…
Perception de l'aisance financière et distribution effective
des revenus
S'agissant de la perception de l'aisance
financière, les réponses montrent que la médiane est 6 000 € en 2013, soit la
même valeur qu'en 2011, alors qu'elle était de 4 662 € en 2006. Plus
intéressante est la distribution des réponses ; le mode (la valeur la plus
fréquente, c'est-à-dire la réponse la plus fréquemment donnée) se situe entre 3
001 et 5 000 € : 31 % des sondés répondent qu'une personne peut être
considérée comme riche (au sens « aisée ») si elle gagne un revenu
dans cette fourchette. Immédiatement après cette fourchette, 28 % des
sondés répondent qu'une personne est riche si elle gagne entre 10 000 et 20 000
€ par mois, alors que la tranche de revenus [5 001, 9 999] ne recueille que
18 % des réponses. Bref, la distribution des perceptions de l’aisance
financière est bimodale, avec un premier mode autour de 4 000 €, et un
second mode autour de 15 000 €.
Qu'en est-il de la distribution
effective des revenus ? Si on se réfère aux derniers chiffres disponibles,
on constate que la médiane des niveaux
de vie en 2010 s’élève à 19 270 €
annuels, soit 1 606 € mensuels ; autrement dit, 50% des individus ont
un niveau de vie mensuel inférieur à 1 606 €. L’INSEE fournit également un
indicateur de niveau
de vie moyen par décile, qui montre que les individus dont le niveau
de vie est inférieur à la médiane disposent d'un niveau de vie moyen de 1 698
€ mensuels. Enfin, on peut s’intéresser à la distribution
des niveaux de vie : en 2004, le mode de la distribution se
situait entre 1 100 et 1 200 €, et la distribution (unimodale) était fortement
dissymétrique à droite. L’INSEE ne fournissant plus les chiffres nécessaires pour
reproduire le graphique (notamment les effectifs de population par classe de
revenu), il n’est pas possible de visualiser la distribution des revenus en
2010, mais elle conserve probablement cet étalement à droite, reflet d’une
inégalité croissante avec le revenu : il
existe plus d’inégalité des revenus dans le dernier percentile (le
dernier pourcent de la distribution, autrement les 1% qui gagnent le plus) qu’entre
le premier décile (les 10% qui gagnent le moins) et le dernier décile (les 10%
qui gagnent le plus).
Comme l'avait déjà indiqué Olivier
Bouba-Olga, les individus qui gagnent le plus ont tendance à
sous-estimer leur revenu, et réciproquement ceux qui gagnent le mois le
surestime. En l’occurrence, 50% des sondés pensent qu’on est aisé lorsqu’on
gagne 6 000 €, alors que seuls
4 % des individus gagnent plus de 6 000 € ! Comment
concilier les résultats présentés par Olivier, et les résultats du sondage de
BVA dont on attendrait un phénomène de régression vers la moyenne/médiane
(et donc une distribution unimodale autour de cette valeur centrale) ? Pour
répondre à cette question, il aurait été intéressant de disposer des
caractéristiques des sondés, et notamment leur revenu effectif. Je conjecture
un double biais de perception : la manière dont chacun se positionne dans
la distribution des revenus (effet de retour à la moyenne), et la manière dont
chacun pense que les autres se positionnent dans cette distribution (effet d’amplification).
Ce double biais confirmerait les individus les moins aisés dans la
surestimation de leur position effective, et un raisonnement
spéculaire conduirait les plus aisés à le faire également par
anticipation des réponses des derniers percentiles de la distribution (en
conjecturant que les individus les plus aisés ont également une meilleure
connaissance de la distribution effective des revenus).
Richesse perçue et distribution
des patrimoines
S’agissant des patrimoines
(stock), le document
publié par BVA me laisse perplexe. En effet, il est écrit que le
patrimoine médian caractérisant une personne riche s’élève à 1 million d’€,
alors que la lecture du graphique indique que 20% des sondés considèrent qu’une
personne est riche si elle détient un patrimoine supérieur à un million d’€.
En réalité, lorsqu’on
possède un patrimoine d’un montant supérieur à un million d’€, on se situe
parmi les 3% des Français les plus riches, le patrimoine médian se
situant à 87 500 €. Le biais de perception est, en valeur absolue,
beaucoup plus important pour la distribution des patrimoines que pour la
distribution des revenus, même si, en valeur relative les ordres de grandeurs
sont les mêmes : en moyenne, pour
la population, on est considéré comme riche lorsqu’on appartient aux 5 derniers
percentiles de la distribution, qu’il s’agisse du revenu ou du patrimoine.
Que conclure ?
Sans contester le sérieux du
sondage (encore que, l’interprétation de la question sur le patrimoine jette
quelque doute...), je me demande si les réponses auraient été identiques si on
avait formulé les questions directement, par exemple de la manière suivante :
« Le graphique suivant range les individus selon leur niveau de revenu
(patrimoine) ; à gauche, on a les 10% qui gagnent (possèdent) le moins, à
droite les 10 % qui gagnent (possèdent) le plus, et entre les deux, les tranches
intermédiaires ; à partir de quelle tranche pensez-vous qu’on est riche ? ». Éventuellement, on pourrait indiquer en dessous de chaque tranche, le montant
de revenu (patrimoine) moyen de la tranche correspondante. Mon intuition est que
le seuil de richesse perçu se situerait plus bas dans la distribution que ce
que révèle le sondage…
Malgré l'intérêt du billet (il y aurait beaucoup à dire si j'en trouvais le temps, sur ce qu'est être riche), son titre est quand même trompeur.
RépondreSupprimerCombien de personne sont riches (au yeux des autres) et se croient pauvres ? Je doute qu'il y en ait beaucoup...
Après, on est riche quand... quoi ? Quand on a une certaine aisance (mesurable dans les biens ou les services qu'on peut se procurer) ou quand on est lus riches que n% de la populations ?
Mon foyer est probablement dans le dernier décile (revenu), mais je ne peux pas m'acheter de yacht. Suis-je riche ?
Vous répondez vous même à votre question ! De mon point de vue, parce que vous êtes dans le dernier décile, vous êtes financièrement aisé, mais, vous, vous vous pensez pauvre...
SupprimerJ'imagine que le billet vise avant tout une frange assez importante (et surtout influente : intellectuels, parlementaires, journalistes) qui apartiennent par leurs revenus au dernier décile, et croient appartenir à la classe moyenne. Ce qui nous vaut des pontifications sur la situation de cette dernière en complet décalage avec la réalité de la distribution des revenus.
SupprimerLe problème réside effectivement dans ce décalage.
SupprimerJe sais où je me trouve sur l'échelle des revenus, j'ai une vague idée sur l'échelle du patrimoine. Mais ceux qui n'ont pas ces échelles dans la tête auront effectivement bien du mal à décrire la réalité...
Je ne me crois pas pauvre :) Je ne suis pas convaincu d'être riche (même si je suis dans le dernier décile).
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