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mardi 3 décembre 2013

L'excellence scientifique est-elle masculine ?

Avons-nous, collectivement, entériné l'existence d'un plafond de verre dans la recherche scientifique ? C'est ce qu'on pourrait penser à la lecture du bilan de l'attribution de la prime d'excellence scientifique (PES) entre 2009 et 2012, publié sur le site du Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche.

Pour rappel, la PES a été instituée par le Décret n°0158 du 10 juillet 2009, prenant la suite de la Prime d'Encadrement Doctoral et de Recherche (qui reste d'ailleurs le nom référencé dans le Code de l'éducation…). C'est une prime individuelle attribuée pour quatre ans, aux enseignants-chercheurs et chercheurs qui en font la demande. Chaque année, une "instance nationale d'évaluation", nommée par le Ministère sans grande transparence mais en s'appuyant d'une part sur le Conseil National des Universités, d'autre part sur le Comité National de la Recherche Scientifique, était chargée d'expertiser et de noter les candidatures, selon une grille de notation A/B/C (seuls 11 établissements n'ont pas recouru à l'évaluation par l'instance nationale, préférant mettre en place leur propre procédure d'évaluation). L'instance nationale se décomposait en "sous-jurys" disciplinaires (correspondant aux sections CNU) et ses notations et avis étaient transmis aux établissements. Afin de limiter les distorsions entre disciplines, une consigne contraignante était donnée : le pourcentage de candidatures évaluées "A" (="devrait se voir attribuer la PES") ne pouvait excéder 20%, le pourcentage de "B" (="pourrait se voir attribuer la PES") ne pouvait excéder 30%, et par complémentarité le pourcentage de "C"(="ne devrait pas se voir attribuer la PES") ne pouvait être inférieur à 50%. Bien entendu, en vertu de l'autonomie instituée par la Loi n° 2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), les  établissements pouvaient décider d'attribuer ou pas la PES, selon leurs propres critères. De fait, on a pu observer quelques cas d'attribution de la PES à des candidats évalués C, et quelques cas encore plus rares de non attribution de la PES à des candidats évalués A… Mais en grande majorité, les établissements ont respecté les préconisations  de l'instance d'évaluation ; et lorsqu'ils ne l'ont pas fait, c'était pour des raisons plus budgétaires que scientifiques.

En 2012, le nombre de bénéficiaires s'élève à 11 358, soit environ 20% des enseignants-chercheurs.  Les statistiques publiées permettent de dégager trois grands enseignements :
- toutes disciplines confondues, les bénéficiaires de la PES sont majoritairement des hommes ;
- toutes disciplines confondues, les bénéficiaires de la PES sont majoritairement des professeurs des universités ;
- par construction, il n'existe pas de différence significative entre les disciplines ;
- il existe des différences significatives entre les établissements, ceux situés dans les grandes métropoles concentrant des taux de bénéficiaires plus élevés que ceux situés dans des régions à moindre densité humaine ;
- l'âge moyen des bénéficiaires voisine 40 ans pour les maîtres de conférences et 47 ans pour les professeurs.

Ainsi, en 2012, 50% des bénéficiaires de la PES sont des professeurs masculins, et 27% des maîtres de conférences masculins. Comme le souligne le commentaire du document ministériel : "les femmes sont sous-représentées parmi les bénéficiaires de la PES, surtout chez les MCF [maîtres de conférences] : 29% des MCF ayant la PES contre 42% des MCF en général, 19,4% des PU [professeurs des universités] ayant la PES contre 22% des PU en général."

Comment expliquer cette inégalité femmes-hommes ? Plusieurs facteurs se conjuguent :
- la proportion des femmes candidates à la PES est inférieure à celle des hommes candidats ; on retrouve là le biais traditionnel de surconfiance des hommes...;
- le taux de satisfaction (c'est-à-dire le ratio des bénéficiaires aux candidat-e-s) est inférieur, à corps égal (MCF ou PU), pour les femmes comparées aux hommes. Cet écart de taux de satisfaction est d'autant plus grand que le grade s'élève : chez les MCF, en 2012, il est de 31,7% pour les femmes contre 34,5% pour les hommes ; chez les PU, le taux de satisfaction est de 49% chez les femmes, contre 57% chez les hommes. Il semble donc qu'il existe un véritable plafond de verre (au palladium...) dans l'évaluation de l'activité scientifique. Probablement, les indicateurs bibliométriques et les indices de citation (type H-index) contribuent à conforter ce plafond de verre. Plus généralement, tout indicateur quantitatif est perçu comme "objectif" par rapport à une évaluation qualitative ; mais il pénalise les femmes dans toutes les dimensions de l'évaluation (la note globale de chaque candidat se décompose en 4 notes partielles : production scientifique ; encadrement doctoral ; rayonnement ; responsabilités collectives). Ainsi, la note de rayonnement prend en compte les conférences internationales, voire les invitations de plusieurs mois dans des universités étrangères : une mère avec des enfants en bas âge a en général plus de difficultés à "rayonner" dans cette acception du terme. Pour avoir siégé à plusieurs reprises dans l'instance d'évaluation en section 5, je peux témoigner que chacun-e de ses membres était convaincu-e que les maternités biaisent les évaluations quantitatives, et qu'il fallait en tenir compte dans l'évaluation. Mais au bout du compte, au moment d'attribuer la note de production scientifique ou de rayonnement, "on" oubliait d'en tenir compte... Puisque les économètres sont friands de méthodes de bootstrap lorsque leurs échantillons comportent des données manquantes, je m'étonne, qu'au moins en section 5, ils n'aient pas développé une méthodologie adaptée.

On objectera qu'en section 5, les différences de genre sont non significatives selon l'étude de Kossi, Lesueur et Sabatier. Mais c'est peut-être que parmi les femmes bénéficiaires de la PES figurent plus de femmes sans enfants (ce que ne contrôle pas l'étude citée).

Quoi qu'il en soit, et même si les inégalités de genre sont moins probantes dans certaines disciplines où les femmes sont plus représentées, les critères d'évaluation élaborés et appliqués majoritairement par des hommes contribuent à primer l'excellence scientifique masculine. Et au bout du compte, si les femmes sont si médiocres que cela, peut-être faudrait-il cesser d'en recruter. A moins que leur présence ne serve qu'à conforter les hommes dans leur certitude d'excellence...

4 commentaires:

  1. Merci Anne de cette analyse rafraichissante même si le sujet l'est moins.

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    1. rafraichissante?
      Glaçante, oui.
      L'excellence est l'entrée dans le gruyère universitaire;

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  2. Ma chère Gizmo,
    Le recrutement des femmes reste nécessaire: sinon, "qui va garder les étudiants à la maison" = qui va diriger les masters pro? assumer les "responsabilités d'année" en L1, L2, etc pendant que les hommes rayonnent?


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  3. Ce n'est pas pour rien que les salles de marchés sont remplis à 98% d'hommes !
    La bourse est un domaine d'excellence non ? =)

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