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dimanche 1 février 2026

Faut-il rendre chacun responsable de la natalité pour financer les retraites ?

Ce billet est la version originale (non éditée, wonkish, de la tribune parue sur le site de La Croix, rubrique « À vif », le 30 janvier 2026.

La baisse de la natalité en France est un phénomène démographique désormais ancré, dont les effets sur le système de retraite par répartition sont bien identifiés. La soutenabilité de ce système dépend du ratio entre cotisants et retraités, lui-même étroitement lié à la dynamique démographique. Dans ce contexte, l’idée d’indexer les pensions futures sur la « contribution à la natalité » des individus, comme le suggèrent Serge Guérin et Vincent Touzé dans leur tribune, vise à internaliser, au niveau individuel, une contrainte macroéconomique collective.

Si le diagnostic est pertinent, l’instrument proposé soulève néanmoins de sérieuses difficultés du point de vue de l’analyse économique, tant en matière d’équité que d’efficacité et de cohérence institutionnelle.

En premier lieu, il convient de rappeler que le système de retraite français intègre déjà, de manière explicite, la parentalité. Les majorations de durée d’assurance, les droits liés à l’éducation des enfants et les majorations de pension pour familles nombreuses constituent des mécanismes correcteurs visant à compenser les externalités négatives que la parentalité peut générer sur les trajectoires professionnelles, notamment en termes de revenus et de continuité de carrière. Du point de vue économique, ces dispositifs relèvent d’une logique d’équité horizontale : à situation contributive comparable, les individus ayant supporté des coûts spécifiques liés aux enfants bénéficient de droits ajustés.

Indexer davantage encore les pensions sur le nombre d’enfants ne consisterait donc pas à corriger une défaillance du système existant, mais à opérer un glissement conceptuel : passer d’un système assurantiel corrigé à la marge, à un système conditionnant les droits sociaux à un comportement démographique individuel.

Ce glissement repose sur une hypothèse implicite forte : l’idée que la fécondité relèverait principalement d’un arbitrage individuel libre, dont les effets macroéconomiques pourraient être imputés ex post aux individus. Or cette hypothèse est économiquement fragile. Les décisions de fécondité sont contraintes par de nombreux facteurs exogènes : conditions d’emploi, niveau de revenu, accès au logement, stabilité conjugale, contraintes biologiques. Introduire une pénalité durable sur la pension de retraite reviendrait ainsi à transformer des contraintes structurelles en responsabilité individuelle, au mépris du principe d’équité ex ante.

Du point de vue de l’efficacité des incitations, l’instrument interroge. Les décisions de fécondité se prennent à un horizon de court ou moyen terme, alors que l’indexation des pensions agit à très long terme. L’élasticité de la natalité à une incitation aussi différée est vraisemblablement très faible. Les déterminants empiriquement identifiés de la fécondité relèvent avant tout des politiques d’offre de services publics : modes de garde, école, organisation du temps de travail, sécurisation des parcours professionnels. Si l’on veut aider les familles à avoir le nombre d'enfants qu'elles souhaitent, voire accroitre ce nombre, il faut les soutenir lorsqu'elles supportent les coûts liés à l’accueil des enfants, et non quelques décennies plus tard.

Par ailleurs, la contribution des familles à l’équilibre intergénérationnel est déjà largement prise en compte par le système fiscal. Le quotient familial et les transferts associés constituent des mécanismes de redistribution visant à neutraliser, au moins partiellement, le coût des enfants sur le niveau de vie et la capacité d’épargne des ménages. Ces dispositifs participent à une mutualisation des coûts de la reproduction sociale, cohérente avec la logique de biens publics attachée à l’éducation et à la formation des générations futures. Et l’affirmation selon laquelle la baisse marquée de la fécondité depuis 2014 coïncide avec un choix politique en défaveur des politiques familiales, notamment la fin de l’universalisation des allocations familiales ne semble pas étayée par les études documentées par le récent rapport du Conseil d’orientation des retraites (voir page 162).

Il convient également de souligner que la contrainte démographique ne se limite pas au seul système de retraite par répartition. Les systèmes par capitalisation sont eux aussi sensibles à la dynamique démographique, via ses effets sur la croissance, la productivité et les rendements du capital. Une population active moins nombreuse et plus âgée affecte la valorisation des actifs financiers. La natalité constitue donc une contrainte macroéconomique globale, et non un problème spécifique à un mode de financement particulier des retraites.

Enfin, lier les droits à retraite au nombre d’enfants pose un problème de cohérence de la solidarité collective. Si la contribution démographique devient un critère explicite de droits sociaux, la logique voudrait que les individus sans enfants puissent se soustraire, en contrepartie, au financement des politiques éducatives et familiales. Une telle segmentation remettrait en cause le principe même de mutualisation des coûts et des bénéfices intergénérationnels, au cœur du contrat social.

Si l’objectif est de renforcer la redistribution intergénérationnelle à long terme, d’autres instruments apparaissent économiquement plus pertinents. Une fiscalité renforcée des héritages en l’absence de descendants directs permettrait de traiter la question au niveau du patrimoine, là où les inégalités sont les plus marquées, sans distordre les droits à retraite, ni introduire de pénalisation liée aux trajectoires familiales.

En définitive, la baisse de la natalité appelle une réponse systémique, fondée sur des politiques publiques agissant en amont sur les déterminants économiques de la fécondité. Transformer la retraite en instrument de responsabilisation démographique individuelle risquerait d’affaiblir à la fois l’efficacité des incitations et la légitimité du système, sans répondre aux causes structurelles du problème.

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