Ce billet est la version originale (non éditée, wonkish, de la tribune parue sur le site de La Croix, rubrique « À vif », le 30 janvier 2026.
La baisse de la
natalité en France est un phénomène démographique désormais ancré, dont les
effets sur le système de retraite par répartition sont bien identifiés. La
soutenabilité de ce système dépend du ratio entre cotisants et retraités,
lui-même étroitement lié à la dynamique démographique. Dans ce contexte, l’idée
d’indexer les pensions futures sur la « contribution à la natalité » des individus,
comme le suggèrent Serge Guérin et Vincent Touzé dans leur tribune, vise à internaliser, au niveau individuel, une
contrainte macroéconomique collective.
Si le diagnostic est
pertinent, l’instrument proposé soulève néanmoins de sérieuses difficultés du
point de vue de l’analyse économique, tant en matière d’équité que d’efficacité
et de cohérence institutionnelle.
En premier lieu, il
convient de rappeler que le système de retraite français intègre déjà, de
manière explicite, la parentalité. Les majorations de durée d’assurance, les
droits liés à l’éducation des enfants et les majorations de pension pour
familles nombreuses constituent des mécanismes correcteurs visant à compenser
les externalités négatives que la parentalité peut générer sur les trajectoires
professionnelles, notamment en termes de revenus et de continuité de carrière.
Du point de vue économique, ces dispositifs relèvent d’une logique d’équité
horizontale : à situation contributive comparable, les individus ayant supporté
des coûts spécifiques liés aux enfants bénéficient de droits ajustés.
Indexer davantage
encore les pensions sur le nombre d’enfants ne consisterait donc pas à corriger
une défaillance du système existant, mais à opérer un glissement conceptuel :
passer d’un système assurantiel corrigé à la marge, à un système conditionnant
les droits sociaux à un comportement démographique individuel.
Ce glissement repose
sur une hypothèse implicite forte : l’idée que la fécondité relèverait
principalement d’un arbitrage individuel libre, dont les effets
macroéconomiques pourraient être imputés ex
post aux individus. Or cette hypothèse est économiquement fragile. Les
décisions de fécondité sont contraintes par de nombreux facteurs exogènes :
conditions d’emploi, niveau de revenu, accès au logement, stabilité conjugale,
contraintes biologiques. Introduire une pénalité durable sur la pension de
retraite reviendrait ainsi à transformer des contraintes structurelles en
responsabilité individuelle, au mépris du principe d’équité ex ante.
Du point de vue de
l’efficacité des incitations, l’instrument interroge. Les décisions de
fécondité se prennent à un horizon de court ou moyen terme, alors que
l’indexation des pensions agit à très long terme. L’élasticité de la natalité à
une incitation aussi différée est vraisemblablement très faible. Les
déterminants empiriquement identifiés de la fécondité relèvent avant tout des
politiques d’offre de services publics : modes de garde, école, organisation du
temps de travail, sécurisation des parcours professionnels. Si l’on veut aider
les familles à avoir le nombre d'enfants qu'elles souhaitent, voire accroitre ce
nombre, il faut les soutenir lorsqu'elles supportent les coûts liés à l’accueil
des enfants, et non quelques décennies plus tard.
Par ailleurs, la
contribution des familles à l’équilibre intergénérationnel est déjà largement
prise en compte par le système fiscal. Le quotient familial et les transferts
associés constituent des mécanismes de redistribution visant à neutraliser, au
moins partiellement, le coût des enfants sur le niveau de vie et la capacité
d’épargne des ménages. Ces dispositifs participent à une mutualisation des
coûts de la reproduction sociale, cohérente avec la logique de biens publics
attachée à l’éducation et à la formation des générations futures. Et
l’affirmation selon laquelle la baisse marquée de la fécondité depuis 2014
coïncide avec un choix politique en défaveur des politiques familiales,
notamment la fin de l’universalisation des allocations familiales ne semble pas
étayée par les études documentées par le récent rapport du Conseil d’orientation des retraites (voir page 162).
Il convient également
de souligner que la contrainte démographique ne se limite pas au seul système
de retraite par répartition. Les systèmes par capitalisation sont eux aussi
sensibles à la dynamique démographique, via ses effets sur la croissance, la
productivité et les rendements du capital. Une population active moins
nombreuse et plus âgée affecte la valorisation des actifs financiers. La
natalité constitue donc une contrainte macroéconomique globale, et non un
problème spécifique à un mode de financement particulier des retraites.
Enfin, lier les droits
à retraite au nombre d’enfants pose un problème de cohérence de la solidarité
collective. Si la contribution démographique devient un critère explicite de
droits sociaux, la logique voudrait que les individus sans enfants puissent se
soustraire, en contrepartie, au financement des politiques éducatives et
familiales. Une telle segmentation remettrait en cause le principe même de
mutualisation des coûts et des bénéfices intergénérationnels, au cœur du
contrat social.
Si l’objectif est de
renforcer la redistribution intergénérationnelle à long terme, d’autres
instruments apparaissent économiquement plus pertinents. Une fiscalité renforcée
des héritages en l’absence de descendants directs permettrait de traiter la
question au niveau du patrimoine, là où les inégalités sont les plus marquées,
sans distordre les droits à retraite, ni introduire de pénalisation liée aux
trajectoires familiales.
En définitive, la
baisse de la natalité appelle une réponse systémique, fondée sur des politiques
publiques agissant en amont sur les déterminants économiques de la fécondité.
Transformer la retraite en instrument de responsabilisation démographique
individuelle risquerait d’affaiblir à la fois l’efficacité des incitations et
la légitimité du système, sans répondre aux causes structurelles du problème.
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