Un éclat de rire sonore, soudain, bref, une cascade en decrescendo…
Ce qui me reste d’Erik Izraelewicz.
Bizarrement, je n’étais ni amie, ni même proche d’Erik.
J’étais autre chose, et
cette autre chose fait que sa disparition me touche plus encore.
Erik fut élève en classe
préparatoire à HEC au lycée Kléber à Strasbourg, où il eut un professeur de
philosophie emblématique, Rémi Rontchevski. Dans les années cinquante et jusqu’au
début des années soixante, mes parents résidaient à Strasbourg et se lièrent d’amitié
avec Rémi. Dans sa contribution à l’ouvrage « Comment
je suis devenu économiste » (page 153 et suivantes), Erik raconte le
parcours qui l’a amené à rédiger une thèse de doctorat en économie
internationale, sous la direction de ma mère : Rémi ne fut probablement
pas étranger à cet appariement. Erik fut un des rares journalistes français
titulaires d’un doctorat, curiosité en France mais phénomène répandu dans d’autres
pays, notamment aux Etats-Unis.
J’ai donc rencontré Erik au
domicile familial au milieu des années soixante-dix. Était-ce la personnalité
de ma mère, ou la pratique était-elle alors répandue dans d’autres
laboratoires ? Toujours est-il que, au-delà des séminaires à Tolbiac, ma mère
réunissait régulièrement ses étudiant-e-s de troisième cycle chez elle pour des
soirées conviviales, ce qui me valait d’admirer tous ces étudiant-e-s
brillant-e-s, de quelques années plus âgé-e-s que moi. Dans cette bande,
cohabitaient harmonieusement des personnalités très différentes, mais celle d’Erik
se détachait par son ironie moqueuse quoique toujours bienveillante, et un humour
que ma mère qualifiait d’alsacien, sans que je comprenne en quoi, et si c’était
un défaut ou une qualité…
Un an après qu’Erik eut soutenu
sa thèse, les hasards de la vie (et un peu de déterminisme social aussi,
convenons-en) m’ont amenée à devenir l’étudiante en deuxième année de sciences
économiques, à Nanterre, de Dominique Strauss-Kahn qui assurait le cours
magistral « Monnaie et répartition », et de Denis Kessler, son chargé
de TD. Denis, également ancien du lycée Kléber et d’HEC, était le meilleur ami
d’Erik. A l’issue du DEUG, DSK et Denis m’ont proposée (ainsi qu’à deux autres
étudiants volontaires) de faire « assistante de recherche »
(comprendre : aller chercher des livres et des articles à la bibliothèque,
faire des photocopies, le café, des résumés d’article, « puncher »
des cartes pour faire des régressions économétriques…) pendant les vacances d’été.
Après la journée de travail, on se retrouvait souvent à Paris pour prendre un
verre, avec Erik, Denis et d'autres alsaciens...
Ma mère a eu une affection quasi-maternelle pour
de nombreux doctorant-e-s, mais je crois que, de loin, Erik fut son « fils
spirituel préféré ». Réciproquement, Erik souligne, dans sa contribution « Comment
je suis devenu économiste », le rôle important de ma mère dans sa formation intellectuelle. Bien qu’Erik
n’ait pas poursuivi dans la carrière universitaire, ma mère et lui ont noué une
relation durable d’affection et d’estime que le temps n’avait pas dénaturée.
Aujourd’hui, je sais ma mère très
affligée de perdre son fils spirituel. J’imagine la tristesse de Denis. Leur peine
est la mienne.
Qu'il repose en paix, et ce même si lui, Strauss Kahn et Kessler sont des adversaires moraux et idéologiques.
RépondreSupprimerL'humour alsacien vient d'un "mélange" de français/allemand, avec des mots allemands et une prononciation du français pas toujours correcte qui peuvent préter à confusion sur le sens de la phrase (je sais pas si mon explication est très claire). En tout cas l'article est poignant !
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