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samedi 13 décembre 2014

Les temps changent...

Vers la fin des années quatre-vingt dix, avec la montée en puissance de l'association Qualité de la science françaiseune fraction des économistes universitaires appelaient de leur voeu la création d'une section CNU (Conseil National des Universités), "Economie théorique". Cette demande était motivée par une stratégie de différenciation souhaitée vis-à-vis de ce qui était perçu comme une tradition ringarde et datée dans l'université française de l'époque, celle de l'économie politique. Le postulat était que la science économique sérieuse ne pouvait se concevoir que dans un cadre formalisé, que le formalisme renvoie d'ailleurs à des modélisations néoclassiques (et leur avatar de l'époque avec de manière schématique : anticipations rationnelles, modèles de cycles réels, modèles à générations imbriquées pour la macroéconomie, et théorie des incitations et des contrats pour la microéconomie) ou keynésiennes. L'économie discursive (sans modèle théorique ou empirique) était au mieux méprisée, au pire fustigée; je me rappelle avoir entendu un collègue de ma génération s'offusquer qu'une autre collègue enseignât la microéconomie en DEUG 1 sans écrire un programme de maximisation sous contrainte. Finalement, la section-qui-devait-être-la-section-75 ne fut pas créée, les tenants d'une économie formalisée n'étant d'ailleurs pas unanimement d'accord pour la soutenir, y compris parmi les leaders de QSF de l'époque.

Voilà qu'aujourd'hui, j'apprends par la bande que la Ministre (je suppose, sans le savoir vraiment, qu'il s'agit de La Ministre, et non de la Secrétaire d'Etat en charge de l'enseignement supérieur et de la recherche) aurait accédé à la demande de création d'une nouvelle section CNU "Institutions, économie, territoire et société". Cette demande est vigoureusement portée par l'AFEP depuis sa création, et a visiblement bénéficié d'un lobbying efficace auprès des élus de la République, et de relais dans le(s) cabinet(s) ministériel(s).

Depuis que la Reine d'Angleterre elle-même s'est étonnée que personne n'ait su anticiper la crise de 2008, le mouvement de remise en cause de l'utilité des économistes, du bien fondé de leurs recherches, et du contenu des enseignements d'économie s'est amplifié (à dire vrai, l'economist-bashing n'a pas attendu la Reine d'Angleterre...). Paul Krugman consacre à ce sujet des chroniques régulières. L'antienne est connue : les (macro-)économistes disposent de modèles théoriques et économétriques extrêmement sophistiqués, mais sont incapables de prévoir des crises pourtant évidentes, soit par incompétence, soit en raison de conflits d'intérêt

Faut-il pour autant, dans le contexte universitaire français, créer une nouvelle section CNU pour recréer, dans un mouvement de balancier inverse, une section d'économie politique ? L'AFEP militait  d'ailleurs pour un intitulé "Economie et société", et s'est visiblement fait déborder pour un intitulé plus filandreux (plus attrape-tout ?). Je ne le pense pas, pour la même raison d'ailleurs que je pensais inopportune la création d'une section d'économie théorique il y a vingt ans. Une fois encore, les économistes font preuve de leur incapacité à laver leur linge sale en famille, et de leur propension à exposer leurs dissensions à la face du monde, renforçant le sentiment populiste de ce que "les économistes, non seulement ils ne servent à rien, mais en plus ils ne sont pas d'accord entre eux…". Alors que le débat contradictoire est l'essence même du développement scientifique, qui n'est jamais qu'une succession d'erreurs temporaires… 

Les trente dernières années ont montré qu'il n'a pas été nécessaire de créer une section d'économie théorique pour que la fraction dure de QSF parvienne à ses fins, à savoir l'imposition d'un socle minimal de formalisation dans tous les cursus d'économie et une professionnalisation/standardisation de la recherche doctorale. Evidemment, certains considèrent que ce socle minimal est en réalité total, notamment les économistes atterrés qui condamnent l'uniformisation exercée par l'orthodoxie néolibérale, dans la formation universitaire et dans le débat citoyen.

Il y a une certaine ironie à voir la Secrétaire d'Etat à l'ESR se féliciter du prix Nobel accordé à Jean Tirole, et dans le même temps cautionner la création d'une nouvelle section "autour de l'économie", surtout après avoir mandaté Pierre-Cyrille Hautcoeur pour une mission sur "l'avenir des sciences économiques à l'université en France" (voir page 39). Bien sûr les économistes universitaires français doivent adapter leurs enseignements, tant dans les méthodes que dans les contenus, et s'ouvrir à des disciplines connexes. Encourager la création d'une nouvelle section CNU au moment même où les pratiques de la section 5 évoluent vers une meilleure prise en compte du pluralisme scientifique me semble extrêmement perturbant et, à terme, probablement contreproductif. Mais peut-être que les économistes n'ont que ce qu'ils méritent... 

3 commentaires:

  1. Peux-t'on envisager une consultation de tous les universitaires économistes afin de mesurer si oui ou non, cela correspond à un voeu de la majorité (ce dont personnellement je doute beaucoup)? Au moins que les autres syndicats fassent entendre leur désaccord? Ce coup de force est totalement anti démocratique.

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  2. Thierry Burger-Helmchen15 décembre 2014 à 09:04

    Alors que tout le monde s’accorde à dire que les problèmes économiques et sociaux sont complexes, multi-niveaux et pluridisciplinaires, qu’il faudrait regrouper des sections CNU pour obtenir un ensemble plus constructif, que fait-on ? On crée une nouvelle section, qui va induire davantage de sur-spécialisations et moins de communications. C'est totalement à contre temps des besoins de la société.

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  3. le ministère ne voulait il pas ferlet l'écome de Tirole avan qu'il ait le nobel.

    Politiquement l'économie quand elle n'est pas politisée et anti-libérale c'est intolérable, et d'ailleurs assez anecdotique en France ...
    Celle que j'ai appris c'était du FG à l'EdNat ...

    c'est en écople d'ingé de la chambre de commerce qu'un gars de HEC nous a initié a l'entreprise...
    on a fait exploser son modèle perce qu'il n'imaginait pas qu'on puisse investir 50% de R&D...
    Il y a besoin d'évoluer mais pas dans le sens de la ministre.
    vers la microéconomie, l'économie de l'innovation, collaborative, circulaire, dysruptive, l'innovation inversée, la colonisation inverse, l'économie autrichienne et cele d'adam smith... pas le social conservatisme habituel, ni les math à la Chicago.

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