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vendredi 30 janvier 2015

Interview fantôme sur les retraites

J'ai été contactée en juillet dernier par un journaliste, chargé de rédiger une interview sur les retraites pour le compte d'une revue professionnelle du secteur de l'assurance. L'interview, d'une durée d'une heure environ, a été réalisée par téléphone, et la parution devait s'accompagner d'une photo de moi en pied (!) devant être prise par un photographe free lance se déplaçant spécialement de Paris à Orléans (!). J'avais relu l'interview, y apportant deux corrections de plume, et j'attendais le photographe (de pied ferme...). Las... La veille du déplacement prévu, le photographe m'appelle et me dit : "Je suis obligé d'annuler mon déplacement, parce que la rédaction a choisi de ne pas faire paraître l'interview. Vous êtes au courant, n'est-ce pas ?". "Ben, non, pas vraiment... mais je suppose que le journaliste va m'appeler...".

Le journaliste ne m'a jamais rappelée. Par courtoisie, je tairai le nom de la revue. En revanche, je me sens parfaitement libre de publier ici le contenu de l'interview. 

La nouvelle réforme des retraites est-elle à la hauteur des enjeux ? 

Ce n'est pas la vraie réforme structurelle qu'espéraient les instances européennes ou les marchés financiers. La structure actuelle est conservée, y compris l'existence de nombreux régimes spéciaux. Depuis vingt ans, les lois successives ne procèdent qu'à des ajustements. Cette fois, nous revenons à un ajustement sur la durée de cotisation, comme en 1993 puis en 2003, à la différence de la réforme Woerth de 2010 dont la mesure phare était le recul de l'âge légal de départ en retraite.

La durée de cotisation doit donc passer progressivement de 41,5 à 43 ans en 2030. Cet ajustement lent est une bonne chose : les générations concernées pourront adapter leur comportement assez tôt pour ne pas être prises en défaut. Le deuxième ajustement concerne la hausse du taux de cotisation : + 0,6 point sur 4 ans, répartis à part égale entre les salariés et les employeurs. 

Ces ajustements ne suffiront-ils pas à assurer la pérennité du système ?

Les réformes successives n'ont pas suffisamment anticipé l'allongement de l'espérance de vie. Elles se sont surtout occupées de la « bosse » que représentait le départ en retraite de la génération du baby-boom : il n'est pas sûr que cela suffise à long terme. La France est confrontée à un « vieillissement par le haut ». Selon le 11e rapport du Conseil d'Orientation des Retraites, la population en âge d'être actif progressera très peu d'ici 2060, alors que le nombre des 60 ans et plus devrait doubler. Le marché du travail doit maintenir davantage de seniors en activité. Leur taux d'emploi actuel est bien trop faible : 60 % pour les 55-59 ans, mais moins de 20 % pour les 60-64 ans. La réforme ne permet pas le respect des critères stricts de discipline budgétaire, loin s'en faut, surtout si l'on intègre les engagements envers les retraités dans les ratios de dette publique.

Quelles sont pour vous les mesures positives de la réforme Ayrault ? 

La réforme apporte des avancées sur le plan social, qui étaient attendues d'un gouvernement de gauche. Citons notamment la meilleure prise en compte du temps partiel : un trimestre peut désormais être validé à partir de 150 heures payées au Smic, au lieu de 200. Pour les femmes, les congés maternité seront désormais pris en compte en totalité, et non plus dans la limite des 90 jours. Enfin, l'innovation la plus importante est l'introduction du « compte pénibilité ». L'avantage de cette mesure est de constituer un premier pas vers la convergence indispensable entre le régime général et les régimes spéciaux. Mais ce que j'appelle surtout de mes vœux ne figure pas dans cette réforme : une vraie convergence des régimes, et l'instauration d'un système de comptes notionnels. 

En quoi consisteraient ces comptes notionnels ? Quels en sont les atouts ? 

Ce système, qui existe en Suède, en Italie, et à un degré moindre en Allemagne, constituerait la vraie réforme structurelle. Il consiste à accumuler des droits sur un compte, au fur et à mesure des cotisations versées. La pension est calculée en fonction de l'effort réalisé sur l'ensemble de la carrière, et sur l'espérance de vie moyenne. L'âge de départ en retraite importe alors peu : chacun peut décider de partir plus tôt, pourquoi pas dès 60 ans, en acceptant en contrepartie de percevoir une retraite plus faible, et inversement. Ce système responsabilise les cotisants, et assure une certaine équité. De plus, son pilotage est assez simple. Le système s'équilibre de lui-même.  

Et pourquoi plaidez-vous pour la convergence des régimes ?

C'est la même logique : il faut un système intégré, pour que chaque catégorie cesse de voir les autres comme des privilégiés, et pour que chacun y voie clair sur le niveau de sa future retraite. Aujourd'hui, 40 % des nouveaux retraités sont des « polypensionnés », qui ont cotisé auprès de plusieurs caisses et acquièrent des droits différents, avec des règles différentes. Les possibilités d'erreur sont considérables. De plus, la plupart des actifs ne prennent connaissance de leurs droits à la retraite qu'un à deux ans avant la liquidation. C'est beaucoup trop tard pour corriger d'éventuelles erreurs, et pour revoir ses arbitrages économiques : décider de prolonger son activité, ou entreprendre une démarche d'épargne complémentaire... 

Justement, chacun doit-il se préparer un complément de retraite par capitalisation ? 

L'idée de compléter la retraite par répartition par une part de capitalisation a fait son chemin. Attention toutefois : investir sur les marchés boursiers revient à couvrir un « risque », celui de la longévité, par un autre, le risque financier. Sur une très longue période, le rendement des actions s'est toujours révélé positif, et semble donc à même d'assurer un bon complément de retraite. Mais chaque individu ne choisit pas le moment où il place et le moment où il part en retraite. Il faut absolument des mécanismes de sécurisation pour maîtriser ce risque de calendrier, et ne pas se retrouver contraint de vendre dans une période de retournement des marchés. Par ailleurs, les comparaisons et palmarès entre produits d'épargne sont souvent focalisés sur les rendements à court terme, ceux de la dernière année... Ce qui a du sens, c'est de comparer les rendements sur une période de cinq à dix ans. C'est ce que les assureurs doivent mettre en évidence. 

Vous avez déclaré qu'il ne serait pas scandaleux de taxer les retraités... Pouvez-vous préciser votre pensée ? 

Il n'est pas question de renforcer la fiscalité sur les petites retraites. Nous connaissons de nombreux cas de grande pauvreté, notamment chez les femmes qui n'ont pas effectué de carrière complète, voire pas travaillé du tout. Mais à l'opposé, certains ont des revenus très confortables, incluant des retraites complémentaires et sur-complémentaires : doivent-ils bénéficier d'avantages fiscaux dont ne peuvent bénéficier des actifs aux revenus modestes, notamment les jeunes ? Je pense en effet que le taux de CSG des retraités les plus aisés pourrait être aligné sur celui des actifs...

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