J'ai été contactée en juillet dernier par un journaliste, chargé de rédiger une interview sur les retraites pour le compte d'une revue professionnelle du secteur de l'assurance. L'interview, d'une durée d'une heure environ, a été réalisée par téléphone, et la parution devait s'accompagner d'une photo de moi en pied (!) devant être prise par un photographe free lance se déplaçant spécialement de Paris à Orléans (!). J'avais relu l'interview, y apportant deux corrections de plume, et j'attendais le photographe (de pied ferme...). Las... La veille du déplacement prévu, le photographe m'appelle et me dit : "Je suis obligé d'annuler mon déplacement, parce que la rédaction a choisi de ne pas faire paraître l'interview. Vous êtes au courant, n'est-ce pas ?". "Ben, non, pas vraiment... mais je suppose que le journaliste va m'appeler...".
Le journaliste ne m'a jamais rappelée. Par courtoisie, je tairai le nom de la revue. En revanche, je me sens parfaitement libre de publier ici le contenu de l'interview.
La nouvelle réforme des
retraites est-elle à la hauteur des enjeux ?
Ce n'est pas la vraie réforme
structurelle qu'espéraient les instances européennes ou les marchés financiers.
La structure actuelle est conservée, y compris l'existence de nombreux régimes
spéciaux. Depuis vingt ans, les lois successives ne procèdent qu'à des
ajustements. Cette fois, nous revenons à un ajustement sur la durée de
cotisation, comme en 1993 puis en 2003, à la différence de la réforme Woerth de
2010 dont la mesure phare était le recul de l'âge légal de départ en retraite.
La durée de cotisation doit donc
passer progressivement de 41,5 à 43 ans en 2030. Cet ajustement lent est
une bonne chose : les générations concernées pourront adapter leur
comportement assez tôt pour ne pas être prises en défaut. Le deuxième
ajustement concerne la hausse du taux de cotisation :
+ 0,6 point sur 4 ans, répartis à part égale entre les salariés
et les employeurs.
Ces ajustements ne suffiront-ils pas à assurer la pérennité du
système ?
Les réformes successives n'ont pas suffisamment anticipé l'allongement
de l'espérance de vie. Elles se sont surtout occupées de la « bosse »
que représentait le départ en retraite de la génération du baby-boom : il
n'est pas sûr que cela suffise à long terme. La France est confrontée à un
« vieillissement par le haut ». Selon le 11e rapport du Conseil d'Orientation des Retraites, la
population en âge d'être actif progressera très peu d'ici 2060, alors que le
nombre des 60 ans et plus devrait doubler. Le marché du travail doit
maintenir davantage de seniors en activité. Leur taux d'emploi actuel est bien
trop faible : 60 % pour les 55-59 ans, mais moins de 20 %
pour les 60-64 ans. La réforme ne permet pas le
respect des critères stricts de discipline budgétaire, loin s'en faut, surtout
si l'on intègre les engagements envers les retraités dans les ratios de dette
publique.
Quelles sont pour vous les
mesures positives de la réforme Ayrault ?
La réforme apporte des avancées
sur le plan social, qui étaient attendues d'un gouvernement de gauche. Citons
notamment la meilleure prise en compte du temps partiel : un trimestre
peut désormais être validé à partir de 150 heures payées au Smic, au lieu
de 200. Pour les femmes, les congés maternité seront désormais pris en compte
en totalité, et non plus dans la limite des 90 jours. Enfin, l'innovation
la plus importante est l'introduction du « compte pénibilité ».
L'avantage de cette mesure est de constituer un premier pas vers la convergence
indispensable entre le régime général et les régimes spéciaux. Mais ce que j'appelle surtout de
mes vœux ne figure pas dans cette réforme : une vraie convergence des
régimes, et l'instauration d'un système de comptes notionnels.
En quoi consisteraient ces
comptes notionnels ? Quels en sont les atouts ?
Ce système, qui existe en Suède,
en Italie, et à un degré moindre en Allemagne, constituerait la vraie réforme
structurelle. Il consiste à accumuler des droits sur un compte, au fur et à
mesure des cotisations versées. La pension est calculée en fonction de l'effort
réalisé sur l'ensemble de la carrière, et sur l'espérance de vie moyenne. L'âge
de départ en retraite importe alors peu : chacun peut décider de partir
plus tôt, pourquoi pas dès 60 ans, en acceptant en contrepartie de
percevoir une retraite plus faible, et inversement. Ce système responsabilise
les cotisants, et assure une certaine équité. De plus, son pilotage est assez
simple. Le système s'équilibre de lui-même.
Et pourquoi plaidez-vous pour
la convergence des régimes ?
C'est la même logique : il
faut un système intégré, pour que chaque catégorie cesse de voir les autres
comme des privilégiés, et pour que chacun y voie clair sur le niveau de sa
future retraite. Aujourd'hui, 40 % des nouveaux retraités sont des
« polypensionnés », qui ont cotisé auprès de plusieurs caisses et acquièrent
des droits différents, avec des règles différentes. Les possibilités d'erreur
sont considérables. De plus, la plupart des actifs ne
prennent connaissance de leurs droits à la retraite qu'un à deux ans avant la
liquidation. C'est beaucoup trop tard pour corriger d'éventuelles erreurs, et
pour revoir ses arbitrages économiques : décider de prolonger son
activité, ou entreprendre une démarche d'épargne complémentaire...
Justement, chacun doit-il se
préparer un complément de retraite par capitalisation ?
L'idée de compléter la retraite
par répartition par une part de capitalisation a fait son chemin. Attention
toutefois : investir sur les marchés boursiers revient à couvrir un
« risque », celui de la longévité, par un autre, le risque financier.
Sur une très longue période, le rendement des actions s'est toujours révélé
positif, et semble donc à même d'assurer un bon complément de retraite. Mais
chaque individu ne choisit pas le moment où il place et le moment où il part en
retraite. Il faut absolument des mécanismes de sécurisation pour maîtriser ce
risque de calendrier, et ne pas se retrouver contraint de vendre dans une
période de retournement des marchés. Par ailleurs, les comparaisons et
palmarès entre produits d'épargne sont souvent focalisés sur les rendements à
court terme, ceux de la dernière année... Ce qui a du sens, c'est de comparer
les rendements sur une période de cinq à dix ans. C'est ce que les assureurs
doivent mettre en évidence.
Vous avez déclaré qu'il ne
serait pas scandaleux de taxer les retraités... Pouvez-vous préciser votre
pensée ?
Il n'est pas question de
renforcer la fiscalité sur les petites retraites. Nous connaissons de nombreux
cas de grande pauvreté, notamment chez les femmes qui n'ont pas effectué de
carrière complète, voire pas travaillé du tout. Mais à l'opposé, certains ont
des revenus très confortables, incluant des retraites complémentaires et
sur-complémentaires : doivent-ils bénéficier d'avantages fiscaux dont ne
peuvent bénéficier des actifs aux revenus modestes, notamment les jeunes ?
Je pense en effet que le taux de CSG des retraités les plus aisés pourrait être
aligné sur celui des actifs...
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