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dimanche 17 mai 2015

Homodoxie vs. hétérodoxie : à quoi servent les couteaux-suisses s'ils ne servent qu'à trancher ?

Je vais finir par me résoudre à acheter le livre des Economistes atterrés (bien que je répugne à distraire quelques sequins de ma bourse lorsque la table des matières n'est pas annoncée). J'ai lu à plusieurs reprises que, parmi les arguments en faveur de la création d'une nouvelle section CNU "Economie et société", figurait, mutatis mutandis, le fait que les sections de droit et de biologie étaient plurielles (à défaut d'être pluralistes...).

Les sections CNU, à quoi ça sert ?

Effectivement, il y a bien trois sections de droit et une section de science politique, au singulier ; et six sections de biologie. Qu'est-ce que cela signifie, concrètement ? Cela signifie que pour être recruté enseignant-chercheur dans une section CNU donnée, et il est suffisant, mais pas nécessaire, d'être qualifié dans cette section. Oui, vous avez bien lu, on peut parfaitement être professeur d'astrophysique en ayant été qualifié aux fonctions de professeur en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS). 

De fait, un nombre non négligeable de candidates demandent leur qualification dans plusieurs sections, le plus souvent des sections connexes (en mathématiques - théoriques ou appliquées, ou en géographie et aménagement, par exemple), mais pas seulement. Lorsque les candidates ont soutenu des thèses ou des habilitations à diriger des recherche (HDR) avec des contenus pluri-inter-trans disciplinaires forts, il n'est pas rare qu'elles postulent, et obtiennent, leur qualification dans plusieurs sections.

Une fois qualifié-e-s, ils-elles postulent pour des emplois offerts dans des sections spécifiées ; parfois, les fiches de postes précisent une section principale, et des sections secondaires (en général, une ou deux sections secondaires). Cet affichage permet aux candidat-e-s de mesurer le degré d'interdisciplinarité du poste proposé, et d'établir leur stratégie de candidature(s) en accord. Il n'y a pas de limite au nombre de candidatures, et la dématérialisation des procédures en a largement allégé le coût pour les candidat-e-s (pas pour les établissements recruteurs, mais c'est une autre question).

L'analogie entre économie et droit, ou biologie, ou chimie est-elle pertinente ?

Revenons à notre débat qu'on présente souvent comme un débat entre orthodoxes et hétérodoxes, mais qu'il serait plus pertinent de qualifier d'opposition entre homodoxes et hétérodoxes, sauf à considérer que les économistes du courant dominant pensent "droit" (alors même que précisément, ce qui est reproché au courant dominant, ce n'est pas de penser "droit" mais de penser "unique"...). Peut-on défendre la création d'une section "économie et société" ou encore plus large "Institutions, économie, territoire et société" sur la base d'une pluralité de sections en droit ou en biologie ? Un enseignant-chercheur recruté en droit public n'a vocation à enseigner que le droit public. Il n'est pas question qu'il enseigne le droit privé, y compris à des niveaux, ou dans des filières, où l'expertise n'est pas si cruciale. De la même manière, il existe des oppositions très marquées entre la chimie organique et la chimie des matériaux, ou entre la biologie animale et la biologie végétale. Bien sûr, il existe des biologistes aux interfaces (animal/végétal) et des chimistes "tous terrains" dont les recherches sont à la frontière des sections CNU (notons d'ailleurs que les sections CNU ne recouvrent pas les sections CoNRS...). Mais ce qui caractérise ces sections, c'est qu'elles regroupent des compétences scientifiques spécifiques par leurs objets ou leurs méthodes.

Dans la section que les hétérodoxes appellent de leur voeu, il s'agit de reconnaître que l'enseignement et la recherche en économie sont par essence pluridisciplinaires et pluralistes. Qu'on ne peut comprendre l'économie sans sociologie, science politique, géographie, droit, psychologie etc... Soit. Mais ce qu'il faut alors, c'est recourir à des compétences d'enseignants-chercheurs des autres disciplines avec lesquels les économistes sont en dialogue (voir par exemple, les travaux d'Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti). Mais qui pourrait croire qu'un qualifié dans une section "Institutions, économie, territoire et société" puisse enseigner indifféremment un cours de géographie, de sociologie, de sciences politiques ou de psychologie sociale ? Car c'est bien de cela dont il s'agit : créer une section pluridisciplinaire où chaque membre serait lui-même porteur de pluridisciplinarité. Car sinon, il suffit que les cursus soient pluridisciplinaires, avec des intervenants dans ces cursus appartenant à des disciplines spécifiques... Et bien sûr, s'ils existent, des enseignants-chercheurs pluri-qualifiés (mais les chiffres montrent qu'ils sont peu nombreux).

Les sections CNU, avant tout une question de gestion de carrières

Si on garde à l'esprit que les sections CNU ne sont que les supports qui permettent aux enseignants-chercheurs l'autogestion de leurs carrières (qualification, recrutement, évaluation, promotion), la seule justification à la création de nouvelle(s) section(s) serait par exemple la reconnaissance que l'histoire de l'économie (à l'instar de l'histoire du droit) est un champ spécifique, dont les membres estimeraient ne pouvoir enseigner et chercher qu'en histoire de l'économie, et ne pouvoir être évalués que par d'autres historiens économistes. Je dois avouer que je connais de nombreux historiens économistes (ou économistes historiens) qui sont aussi de formidables enseignants de microéconomie, macroéconomie, économie internationale etc... Par ailleurs, malgré les récriminations des hétérodoxes, encore une fois légitimes par bien des aspects, les économistes de la section 5 parlent le même langage, avec éventuellement des accents différents ou quelques idiotismes. Comme je l'ai écrit précédemment, il me semble que l'actuelle section 5 oeuvre dans le sens du pluralisme, même s'il faudra plusieurs années pour restaurer un meilleur équilibre entre les différentes approches/méthodes qui caractérisent l'analyse économique.

Le risque de la STAPSisation

Et surtout, à supposer qu'on crée une section "Institutions, économie, territoire et société", créera-t-on un grade de docteur en "Institutions, économie, territoire et société" ? Ne risque-t-on pas de créer des docteurs "couteaux-suisses" qui ne seront reconnus ni comme politistes, juristes, économistes, géographes ou sociologues ? Et qui, à plus ou moins longue échéance, ne seront utilisés dans les universités que comme des "enseignants de service" ou des "enseignants secondarisés", c'est-à-dire des enseignants dont les compétences pluridisciplinaires seront recherchées pour les cursus de "non spécialistes" (typiquement les cursus d'ingénieurs cherchant des compétences complémentaires en sciences sociales) ? Ou alors, bien que docteurs couteaux-suisses, auront une compétence dominante qui les conduira à une spécialisation naturelle, à l'instar des enseignants-chercheurs en STAPS qui se spécialisent dans des enseignements plutôt disciplinaires (biologie - du sport ; sociologie - du sport ; histoire - du sport...) mais qui enseignent rarement dans tous les champs des STAPS en même temps... Je serais économiste hétérodoxe, je regarderais de près le fonctionnement de la section 74 avant de me lancer dans une section pluridisciplinaire autour de la thématique des institutions...








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