Dans un article
paru/à paraître dans la livraison de mai 2015 de l'American
Economic Review, Paul Romer se livre, en cinq petites pages, à
une charge virulente contre le « mathisme » (mathiness)
dans la théorie de la croissance. Je traduis mathiness par
mathisme, peut être faudrait-il mathitude (par référence dérisoire
à bravitude...).
En introduction,
Paul Romer oppose les économistes scientifiques (avec Robert Solow
comme figure emblématique de la théorie de la croissance) aux
universitaires engagés (academic politics, avec Joan Robinson
comme figure de proue). Aux premiers, la rigueur, aux seconds
l'apparence scientiste de la rigueur :
« The style that I am calling mathiness lets academic politics masquerade as science. Like mathematical theory, mathiness uses a mixture of words and symbols, but instead of making tight links, it leaves ample room for slippage between statements in natural versus formal language and between statements with theoretical as opposed to empirical content. »
Dans la suite de
l'article, Paul Romer développe plusieurs exemples de mathisme, dans
lesquels les concepts créés ont l'apparence de la scientificité :
les mathématiques utilisées pour en dériver des conclusions
théoriques sont viciées à la base, faute de définition rigoureuse
du concept et de son adéquation à la formalisation adoptée (une
annexe à son article développe les exemples). Selon Paul Romer,
le mathisme serait inoffensif s'il était circonscrit à quelques
articles obscurs. Or sa crainte est que l'extension du mathisme ruine
les efforts des théoriciens rigoureux, selon un argument standard
d'antisélection : faute de pouvoir distinguer le bon grain de
l'ivraie, les lecteurs désabusés jetteraient toute la littérature
formalisée aux orties : « The market for mathematical
theory will collapse. Only mathiness will be left. It will
be worth little, but cheap to produce, so it might survive as
entertainment. ». Et de conclure qu'il est crucial que les
théoriciens (sous entendu, sérieux) continuent leur travail
rigoureux :
« We will make faster scientific progress if we can continue to rely on the clarity and precision that math brings to our shared vocabulary, and if, in our analysis of data and observations, we keep using and refining the powerful abstractions that mathematical theory highlights—abstractions like physical capital, human capital, and nonrivalry. »
Faut-il un permis de
mathématiser pour théoriser l'économie ?
La charge de Paul
Romer est cinglante sur le fond comme sur la forme, stigmatisant des
grands noms de la science économique (y compris son propre directeur
de thèse...). Elle pose une série de questions pour l'économiste
théoricien. Tout d'abord, jusqu'à quel point une théorie
(formalisée) est-elle exacte ? Je me rappelle que, sortant
d'une terminale C pendant laquelle j'ai eu la chance d'avoir des
professeurs de mathématique et physique d'une extrême rigueur, je
fus horrifiée par mes premiers cours de mathématiques et de
microéconomie en arrivant en première année de science
économique : aucune attention prêtée aux domaines de
définition, écriture approximative de la limite d'une fonction,
vérification distraite des conditions d'optimalité...
Progressivement, j'ai laissé tomber ma propre rigueur, pour adopter
la « rigueur commune » des économistes, qui plonge dans
la consternation au mieux, et dans l'hilarité au pire, les
mathématiciens professionnels.
Je ne connais à peu
près rien des théories de la croissance (je veux dire, mes
recherches ne portent pas sur ces questions, de sorte que j'en ai la
connaissance moyenne d'une étudiante de master), je
renvoie donc à ce billet
de Joshua Gans sur les controverses relatives à ces théories. Joshua Gans souligne d'ailleurs que la prédiction selon laquelle la mauvaise théorie chasserait la bonne mériterait d'être testée empiriquement.
"Thus, Romer’s first thesis is that mathiness is becoming more pervasive in economics. This is something worth testing. Romer’s observations and my own anecdotal thoughts do not necessarily mean that there is a pervasive problem here and, indeed, that is exists beyond growth theory or some other limited domains."
Je connais en
revanche un peu mieux les théories microéconomiques de la banque et
l'assurance. Pour avoir lu, relu, re-relu, les travaux de Joseph
Stiglitz (notamment son article
sur le rationnement du crédit, co-écrit avec Weiss ; et
son article
sur l'antisélection sur le marché de l'assurance co-écrit avec
Rothschild), je peux affirmer, sans trop de forfanterie, que les
démonstrations mathématiques qu'ils contiennent sont parfois
approximatives. Pour autant, les intuitions qu'ils fournissent sont
essentielles dans la compréhension des marchés bancaires et
d'assurance. Faut-il pour autant disqualifier Stiglitz pour faute
professionnelle, et le reléguer au rang des mathistes superficiels ?
Enfin, je me refuse
à croire, mais peut-être suis-je aveuglée par mon midinettisme, que Thomas Piketty ignore les
subtilités mathématiques des modèles de croissance qu'il vulgarise
dans Le capital au
21e siècle. Pour s'en convaincre, on peut consulter
l'annexe
technique, et les références auxquelles il renvoie. On y lira
que Piketty n'est pas qu'un mathiste... Pour filer la métaphore,
c'est comme si on reprochait à Picasso de ne pas savoir dessiner un
corps de femme lorsqu'on regarde ce tableau...
Paul Romer veut
restaurer le lustre de la théorie économique proprement
mathématisée, alors que les travaux empiriques récents (notamment,
mais pas seulement, ceux de Piketty) s'appuient sur des théories
plus illustratives, prenant des libertés avec la rigueur (theory
as an entertainement). A défendre l'absolutisme, on risque de
s'y exposer soit même, et Paul Romer découvrira peut être à ses
dépens l'omelette qu'on fera de ses propres œufs.
@Anne__Lavigne
Comme on dit, il faut casser des oeufs pour faire
une omelette.
Bien a vous.
—
Paul Romer (@paulmromer) 15
Mai 2015
Faut-il un permis de
régresser pour faire de l'économétrie ?
Mutatis mutandis (il
faut bien que le titre de ce blog serve à quelque chose...), ne
risque-t-on pas aussi le même anathème en économétrie ?
Ainsi, les économètres théoriciens qui créent et perfectionnent
les concepts et/ou les techniques d'estimation empirique en économie
ont beau jeu de stigmatiser les économètres empiristes s'appuyant
sur une connaissance plus ou moins éclairée desdits concepts et
techniques. De fait, tout économètre théoricien peut facilement
discréditer n'importe quelle étude économétrique appliquée, en
montrant que les données n'ont pas les « bonnes »
propriétés ou que la méthode économétrique n'est pas appropriée, robuste...
Dans les deux cas,
on note une volonté de s'approprier une rente, au sein d'un cercle
restreint de puristes. Je ne prétends pas que ce soit une mauvaise
chose : à l'intérieur de chacun de ces ilots de connaissances
théoriques, la pureté scientifique sera préservée : aucune
erreur de démonstration, aucune incohérence logique, aucune
conclusion abusive ne seront observées. Mais les économistes
mathistes pourront-ils continuer de s'exprimer (et je
ne parle même pas des hétérodoxes) ?
Je retire du texte
de Paul Romer un léger agacement à voir des économistes empiristes
s'approprier une part de la reconnaissance sociale autrefois réservée
aux théoriciens purs. Comme si, lorsque les mathématiques ne
servent qu'à (prétendument) « faire joli », les travaux
empiriques qui en dérivent ne sont pas sérieux. Comme si, être
économiste engagé était une tare.
Mais on est toujours le
mathiste de quelqu'un.
Edit 17 mai 2015 : pour une vision complémentaire, je recommande ce billet.
Edit 17 mai 2015 : pour une vision complémentaire, je recommande ce billet.
Noah has done a better job at getting at what Romer wants to address. Moreover, his former professor, Deirdre, has written more elegantly on the subject. Romer made have roamed too far!!!!
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