Il est probablement difficile de trouver un enseignant-chercheur opposé à la sélection à l'entrée en Master 2. Je partage tous les arguments exposés ici par Thomas Barnay. J'ajouterai que prendre position en signant la pétition pour le maintien d'un accès sélectif en Master me semble une posture trop frileuse.
L'université, pour ses UFR généralistes non sélectives, est perçue aujourd'hui par les pouvoirs publics, de gauche comme de droite, comme le déversoir (dépotoir ?) d'une jeunesse dont on souhaite qu'elle évite de gonfler les statistiques du chômage. Pour caricaturer, on demande désormais à des enseignants-chercheurs qu'on voudrait voir briller au firmament des classements internationaux, d'éduquer des jeunes qui ne disposent, pour une fraction croissante d'entre eux, ni des compétences, ni de la motivation, ni de l'envie, de faire des études longues. Pas tous, heureusement : le métier d'enseignant-chercheur est encore une source de satisfaction, lorsqu'on peut s'adresser à des étudiants réceptifs, travailleurs, et motivés.
Pourquoi se limiter à implorer que les établissements puissent conserver la possibilité de sélectionner en Master 2 ? Pourquoi ne pas profiter de la vague d'exaspération actuelle pour remettre l'université sur ses pieds, et demander une sélection/orientation raisonnée ? Cela passe non seulement par un meilleur dispositif juridique (un décret d'application attendu de trop longue date), mais aussi par des pratiques plus responsables des universitaires eux mêmes. Par exemple, que les responsables d'IUT cessent de siphonner les bacheliers généralistes, et accueillent prioritairement les titulaires de baccalauréats technologiques.
Responsable d'une licence professionnelle en alternance, je vois dans la généralisation de l'apprentissage un moyen de "contourner" la sélection. Nous ne pouvons pas sélectionner ? Dont acte. Proposons toutes nos filières en alternance : les universitaires ne sélectionneront pas les étudiants, mais les employeurs sélectionneront leurs apprentis.
Chaque année, je reçois environ deux cents dossiers de candidatures pour la licence professionnelle "banque : conseiller de clientèle des particuliers" dont j'ai la responsabilité. Les premières années de mon mandat, j'exerçai une présélection assez draconienne, fondée sur les résultats académiques des candidat-e-s, pour l'essentiel, issu-e-s de BTS et IUT proches du domaine ; les dossiers retenus (environ 60) étaient ensuite transmis aux responsables d'agences bancaires de la zone de chalandise. Chaque année, ces responsables d'agence proposaient entre 35 et 40 postes d'apprentissage, et me faisaient le reproche de ne pas leur proposer des profils suffisamment commerciaux (implicitement, je retenais des candidats performants scolairement, mais avec insuffisamment de sens relationnel). Du coup, les promotions se limitaient entre 23 et 25 apprentis.
Alors, j'ai changé mes critères de présélection : je ne regarde plus les résultats académiques, seulement les appréciations liées au comportement sur les bulletins scolaires des candidats issus des BTS ("49 demi-journées d'absence sur le trimestre" ; "bavardages incessants et consultation compulsive de son smartphone en cours..."). Je transmets environ 130 dossiers. Le nombre de postes proposés est toujours compris entre 35 et 40... et le nombre final de recrutés entre 25 et 27 ! Sans que la qualité moyenne des promotions n'ait varié.
Ma conclusion est que les critères de sélection des universitaires sont en définitive assez proches de ceux des employeurs. Par conséquent, en développant les formations en apprentissage du L3 au M2, l'université ne sélectionnera pas les candidats, mais laissera aux futurs employeurs le soin de le faire. Ce qui permettra, en cas d'erreur de sélection, deux filets de sécurité : le non recrutement à l'issue de la formation et/ou la non délivrance du diplôme en cas de résultats académiques insuffisants.
Une petite remarque sur les IUT.
RépondreSupprimerLa raison pour laquelle ils siphonnent les bac généralistes, c'est avant tout parce qu'ils sont choisis par les bacheliers... Et ils ne sont pas choisis pour le contenu des formations (si l'on juge par la quantité de poursuites d'études après DUT) mais parce qu'ils sont 1- sélectifs et 2- que le taux d'encadrement y est plus élevé, ce qui donne des classes plus petites et évite l'anonymat de la licence.
La solution à ce problème est simple : création de collèges universitaires sélectifs, dans lesquels on passe la licence. Pour que tout le monde ait sa chance il suffirait de moduler la dotation budgétaire par étudiant en fonction de critères socio-économiques, avec une discrimination positive pour les candidats issus de catégories sociales défavorisées. Parce que ce n'est pas tant la nature du bac (une obsession chez les universitaires) qui pose problème que la classe sociale d'origine.
Ensuite, pour augmenter le taux d'encadrement dans ces collèges universitaires, la solution (je prêche pour ma paroisse) est aussi simple : augmenter la part d'enseignants du second degré, en particulier les PRAG. Gros avantage : un prag coûte autant qu'un MCF pour un volume horaire d'enseignement double. Ce serait objectivement mieux que de refiler les premières années de licence aux doctorants...
Avec ces changements on pourrait créer de multiples collèges, y compris à l'intérieur d'une université avec des orientations pédagogiques variées, bref favoriser la diversité des formations.
Si de tels collèges universitaires existaient, la concurrence entre eux et les IUT serait sur un pied d'égalité. Les bacheliers généralistes qui veulent une formation courte et professionnalisante iraient dans les IUT (pourquoi les en priver) et ceux qui veulent être encadrés dans une formation généraliste iraient dans ces collèges. Ces collèges seraient aussi en compétition avec les classes préparatoires, et cela se ferait à leur avantage (moins de stress imposé aux étudiants, qualité d'enseignement supérieure, etc).
Je vois des tas de raisons pour que cela n'arrive jamais; mais ce serait la solution de sortie vers le haut.
@Alexandre : merci de votre commentaire, très intéressant, dont je partage presque tous les points. Sur "la nature du bac", ce n'est pas tant une obsession qu'une réalité : un bac pro n'a de bac que le nom. Il ne contient aucun enseignement qui prépare à l'enseignement supérieur. Il n'y a aucun mépris de ma part pour ce type de formation, juste la constatation qu'avec un tel bac, et sans formation complémentaire, il est impossible de suivre à l'université. Comme si on me demandait à moi de sauter 1,5m en hauteur et en espadrilles : je ne suis pas formée/apte à ça...
RépondreSupprimerSur les PRAG : tout a fait d'accord avec vous. Mon seul "souci" est le suivant : l'enseignement supérieur est censé être une formation par la recherche. C'est ce que j'ai entendu toute ma vie (allez, 30 ans...). Pour partager la vie d'un PRAG, je mesure que les exigences de recherche dans la préparation des cours est au moins équivalente, entre les PRAG et les EC. En revanche, les PRAG (en tous cas ce n'est pas une obligation) n'ont pas vocation à produire des savoirs nouveaux. Du coup, je m'interroge : l'exigence de formation par la recherche, en premier cycle est elle une nécessité au sens de "il faut produire soi même de la recherche", ou bien simplement au sens "d'avoir une pratique de recherche" ? J'avoue que plus le temps passe, plus je deviens convaincue qu'il n'est pas nécessaire de produire soi même de la recherche pour bien enseigner en Licence, et qu'un-e bon-ne PRAG (au sens de "diffuse les savoirs les plus actuels", ce qui induit une activité minimale de recherche) est largement suffisant-e. Les blogueurs francophones les plus actifs sur internet (A. Delaigue, M. Anota, S. Ménia, D. Colombi notamment, me paraissent emblématiques de l'excellence de la pédagogie qu'on pourrait avoir à l'université au niveau L).
Sur la formation courte IUT : d'accord avec vous, à condition qu'on admette qu'aujourd'hui qu'une formation courte, c'est au minimum 3 ans. Un des problèmes que je dénonce (la poursuite d'études après l'IUT), c'est que les formations bac+2 sont insuffisantes (en temps) pour préparer des techniciens/cadres intermédiaires aujourd'hui.
Et pour finir, je partage votre conclusion, hélas...