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samedi 18 juin 2016

D'un corps à l'autre

Après 31 ans passés dans l'enseignement supérieur et la recherche, je pars en détachement au Conseil d'Orientation des Retraites, en qualité de responsable des études. J'aurai pour missions de développer les relations avec les producteurs d’études sur le thème des retraites, plus particulièrement avec le monde universitaire, les organismes internationaux et les experts à l’étranger. Je serai responsable de la veille internationale, et j'assurerai le suivi et l’analyse des systèmes de retraite étrangers pour le compte du COR. Enfin, je participerai à la rédaction des documents du COR et je serai conduite à représenter le COR dans des colloques, séminaires, conférences, etc.

Le métier d'enseignant-chercheur que je quitte, au moins provisoirement, offre un formidable espace de liberté. En général, on entre dans la carrière avec l'envie de comprendre, d'expliquer, de produire des connaissances nouvelles et de les transmettre. Au fil du temps, pour peu qu'on en ait le goût et/ou les aptitudes, on peut exercer des missions/fonctions différentes, plus proches du management de projets, d'équipes, de structures... Beaucoup de ces fonctions, notamment lorsqu'elles touchent au management de structures (directions de laboratoire, d'UFR, de conseils centraux d'université...) sont électives. Comme en politique générale, elles devraient être limitées dans le temps, même si la tentation est grande, à partir d'un certain âge, de "faire carrière" dans l'administration universitaire. Lorsque j'ai été élue vice-présidente du conseil scientifique de l'Université d'Orléans en juin 2008 après avoir dirigé pendant les 6 années précédentes le Laboratoire d'économie d'Orléans, il était clair dans ma tête que ce serait un mandat unique, et que je retournerai dans mon laboratoire/département à l'issue de ce mandat. Ce que je fis. 

L'honnêteté m'invite à partager l'impression mitigée que je retire de ces dernières années. Non pas que je regrette mon mandat de vice-présidente, qui m'a tenue éloignée pendant 4 années de la pratique de l'enseignement et de la recherche : je n'ai pas "fait semblant" de lire ou écrire sur mes thématiques de recherche, je me suis consacrée exclusivement à mon mandat. L'Université d'Orléans étant une université pluridisciplinaire, à dominante de "sciences dures", j'ai côtoyé d'autres communautés scientifiques, bien différentes de la communauté des économistes, et j'en ai tiré de très riches enseignements, tant sur le plan organisationnel qu'humain. Evidemment, le retour "à la paillasse" ne s'est pas fait sans heurts : pour en avoir discuté avec d'anciens responsables de laboratoire (ou de conseils centraux, et a fortiori avec d'anciens présidents d'université), passés les quelques jours de très grand vide (on passe d'un rythme de 150 mails par jour à... 2 ou 3...), on se remet aux fondamentaux : préparer de nouveaux cours (on prend ce qu'il reste...), reprendre la recherche, participer à des colloques, rédiger des rapports d'arbitrage pour des revues, participer des comités de recrutement et d'évaluation... bref, la routine de l'enseignant-chercheur (EC). Et c'est là que ça coince... Parce que toute l'expérience relationnelle accumulée se délite, parce qu'il est humainement difficile (impossible ?) de revenir "EC lambda" dans un laboratoire/une université qu'on a dirigé/e. Ce n'est pas (ou très peu) une question de personnes, mais une question structurelle.

L'Université est une structure auto-gérée : par rapport à toutes les autres professions, les EC ont l'immense privilège de ne pas avoir de supérieur hiérarchique vraiment désigné. Faites l'expérience et demandez à un EC "qui est ton n+1" ? La plupart répondront : "personne"... La contrepartie, c'est que les instances locales (conseil académique) ou nationales (Conseil national des universités) "gèrent les corps" de maîtres de conférences et de professeurs, sur la base d'une évaluation par les pairs. Mais, "gérer les corps" est bien différent de "gérer des ressources humaines", et donc des carrières. Mon sentiment est que, précisément, les EC n'ont aucune compétence pour gérer des ressources humaines, et que, à moins d'envisager une vie entière dans l'enseignement et la recherche, l'Université est incapable de gérer des carrières. Alors, à chacun de se débrouiller...

Ma débrouille à moi est partie d'un tweet de France Stratégie, un peu comme celui-ci. Un retweet, un clic, un peu de sérendipité, et je quitte un corps pour le COR...

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