Les Assises
de l’Enseignement supérieur et de la recherche peinent à mobiliser
largement la communauté universitaire. Plusieurs raisons à cela :
calendrier contraint, désenchantement général de la communauté académique
(étudiants, chercheurs, enseignants-chercheurs) lassés des réformes
successives, modalités de la consultation. Mais surtout, même si on ne peut
exclure que les Assises territoriales (celles qui sont supposées donner la
parole au plus grand nombre) fassent émerger quelques propositions originales,
l’exercice est biaisé par construction : s’il s’agit de proposer de
« corriger » la Loi sur les libertés et responsabilités des
universités (LRU), l’exercice n’est guère utile car l’éventail des possibles,
sur chaque thème envisagé, est connu et balisé. Le véritable intérêt d’Assises
(ou, s’il faut vraiment en appeler à la démocratie, d’États généraux), c’est la
possibilité d’envisager la « big
picture », la construction globale du système d’enseignement supérieur
et de recherche français.
Un calendrier contraint
En premier lieu, les Assises ont
été lancées à la mi-juillet par la Ministre, à une période où les étudiants ont
déserté les universités. Et si les chercheurs et enseignants-chercheurs sont
encore dans les laboratoires, ils profitent des congés universitaires pour
avancer leurs travaux de recherche, en préparer d’autres, participer à des
conférences... En second lieu, le calendrier est extrêmement contraint :
la phase de consultation nationale des organismes de recherche et des
organisations représentatives (établissements d’enseignement supérieur,
syndicats, entreprises, étudiants…) par le comité de pilotage national s’est
déroulée sur une vingtaine de jours entre fin août et mi-septembre. Les assises
territoriales (le territoire correspondant grosso modo aux Régions
administratives) organisées par les comités de pilotage régionaux sous la
houlette du Président de Région, du Recteur et du Préfet (dans cet ordre…) se
tiennent entre la fin-septembre et la mi-octobre. Et les Assises nationales
elles-mêmes, réunissant des délégations des Assises territoriales constituées
d’une dizaine de membres, se tiendront les 26 et 27 novembre prochains.
Une production écrite pléthorique
A chaque étape de consultation,
nationale ou territoriale, un rapport est produit. Le rapporteur national, Vincent
Berger (par ailleurs, président de l’université Paris Diderot), a produit
le 19 septembre (soit le lendemain des dernières auditions nationales) un
premier rapport
de 18 pages. Jusqu’à fin novembre (encore que ceci ne soit pas précisé sur le
site officiel des Assises), chacun (étudiant, enseignant, chercheur, personnel
de l’ESR, mais aussi organisation, entreprise, voire simple citoyen) peut
déposer une contribution n’excédant pas 4 pages sur une plateforme dédiée. Au 6
octobre, près de 420 contributions avaient été déposées, certaines un peu… décalées.
Et chaque territoire produira un rapport à l’issue des Assises territoriales,
n’excédant pas 25 pages, d’ici début novembre ; ces rapports territoriaux ont
vocation à rendre compte des débats territoriaux, mais également à synthétiser
les contributions individuelles, puisque ces contributions sont rattachées à un
territoire. A jamais conquérante de l’inutile (mais voir le caveat en bas du
billet, quand même), Gizmo a lu la un très grand nombre de contributions, et a
pu mesurer d’ores et déjà la redondance d’un bon nombre d’entre elles, et le
caractère souvent très marginal de nombreuses autres (qui ont peu à voir avec
la construction d’un nouveau paysage de l’ESR, mais qui font état de
dysfonctionnements spécifiques des établissements dans lesquels travaillent ou
étudient les contributeurs). Enfin, dans le courant du mois de décembre, la
présidente du Comité de pilotage et le rapporteur général des Assises remettront
un rapport synthétisant les avis et les propositions des contributeurs aux
Assises à la Ministre. Là encore, sur la base d’une production initiale
d’environ 1000 pages, la synthèse de synthèse risque de noyer les propositions
les plus originales, malgré l’appel répété figurant dans le premier rapport
issu des auditions nationales (« Les Assises territoriales sont attendues sur
ces sujets » ; « Les Assises ne peuvent pas rester muettes sur
ce sujet majeur. » ; « Les Assises territoriales sont invitées à
s’exprimer sur ces solutions de financement. », « les Assises territoriales
seront le lieu privilégié pour de telles réflexions. » ; liste non
exhaustive, mais pas moins d’une vingtaine de mentions analogues).
Des Assises sur invitations… mais finalement non
De retour de congés
universitaires, la communauté académique a été informée de la tenue des Assises
par de nombreux moyens. Outre les médias nationaux, le vecteur principal
d’information a été la communication au sein de chaque établissement. C’est
probablement sur ce point que le dispositif a été le plus fragile. En effet,
les Présidents d’université et les responsables d’organismes ont été saisis via
les comités de pilotage territoriaux, qui ont parfois peiné à organiser
eux-mêmes leurs Assises territoriales. De telle sorte que, dans chaque
organisme ou dans chaque université, la consultation de « la base »
s’est faite selon des modalités très différentes : journée ‘banalisée’
(suspension des cours) permettant des échanges en ateliers pour l’ensemble de
la communauté (étudiants et personnels) ; organisation de débats dans les
« composantes » (facultés, écoles, IUT, laboratoires) ;
organisation de débats dans les Conseils élus (conseils d’administration,
conseils scientifiques, conseils des études et de la vie universitaires)… Dans
de nombreux établissements, « la base » a le sentiment de n’avoir pas
été consultée… Et de toute façon, quand bien même elle l’aurait été, elle a le
sentiment que « tout est déjà décidé ».
Car au bout du compte,
l’invitation aux Assises territoriales proprement dites s’est faite dans le
plus grand amateurisme. Initialement, le nombre des invités devait être
compris entre 50 et 100, avec des exigences très contraignantes : « Il
est ainsi important que le principe régissant le choix des participants aux
Assises soit celui de l’équilibre : équilibre entre les femmes et les hommes ;
équilibre dans les origines géographiques et professionnelles ; équilibre entre
les acteurs institutionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche et
les forces socio-économiques » (note
à destination des rapporteurs territoriaux). Devant la difficulté
d’établir une liste d’invités cohérente, la Ministre est récemment revenue
sur cette directive, et a autorisé des invitations larga manu. Bref, d’Assises sur invitation, on est passé à des Assemblées
générales, mais annoncées avec un délai tellement court que les
participants potentiels n’ont pu, ou ne pourront, s’inviter aux débats. Sans
compter les organisations
syndicales qui appellent au boycott.
La (fausse ?) naïveté d’une démarche participative bottom-up
En proposant, au moins en
apparence, une démarche participative bottomp-up,
la Ministre souhaite collecter des propositions pour refonder le système
universitaire été de recherche français, comme en témoigne le dernier
paragraphe introductif de la note
d’orientation :
Dans l’ensemble des propositions qui émaneront des Assises et qui seront retenues dans l’élaboration de la synthèse, il conviendra de distinguer clairement, entre, d’une part, celles qui pourront faire l’objet d’une mesure législative à brève échéance, et d’autre part, celles qui, venant amender ou compléter une politique générale à moyen et long terme, appelleront des réponses d’une autre nature. En effet, les Assises auront comme objectif de fournir la matière tant à des dispositions législatives, qui apporteront les correctifs nécessaires à la loi « Libertés et Responsabilités des Universités » ainsi qu’à la Loi d’orientation et de programme de la recherche, qu’à des mesures complémentaires ultérieures, notamment de nature réglementaire et contractuelle.
On comprend qu’il s’agit dans un
premier temps de remédier aux dysfonctionnements les plus criants de la LRU, et
dans un second temps de repenser l’architecture globale du paysage de l’ESR.
Mais, même si la Ministre a proposé trois thèmes généraux de réflexion (la
réussite étudiante, la recherche et la gouvernance) eux-mêmes déclinés en
sous-thèmes, il y a une (fausse ?) naïveté à penser que la démarche
participative puisse faire émerger un ensemble cohérent de propositions, et
surtout que cet ensemble participe d’une véritable réforme, de gauche puisqu’au
bout du compte c’est quand même pour cela qu’une partie de l’électorat (et a fortiori l’électorat universitaire et
scientifique) a voté en mai dernier. Chaque proposition, prise isolément, peut
être considérée comme efficace/souhaitable/équitable. Prenons par exemple la suppression
de la « qualification » qui est la première étape des concours de
recrutement aux fonctions de maîtres de conférences et de professeurs (mais on
pourrait étendre, mutatis mutandis,
le raisonnement à la proposition de suppression du CNU, de l’AERES, de l’ANR…).
Cette procédure est coûteuse, et partiellement redondante avec la deuxième
étape du concours (recrutement par les conseils d’administration des
universités, sur proposition des comités de sélection). Mais la « qualification »
par l’instance nationale qu’est le CNU participe d’une vision globale de l’ESR,
dans laquelle on régule la concurrence entre les universités. En appeler à l’argument
« Mais dans les autres pays, la qualification n’existe pas » fait fi
d’une organisation générale dans laquelle les universités sont payantes, les étudiants
sont sélectionnés, les candidats au recrutement sont défrayés pour leurs
déplacements, et où la notion même de « concours de recrutement » n’a
pas de sens…
Et surtout, on comprend qu’il
soit urgent de remédier aux défauts les plus saillants de la LRU, mais ne
pouvait-on pas prendre plus de temps pour la refondation, avec une démarche
différente : proposer un document cadre, avec un schéma ambitieux et
courageux, sur lequel les parties prenantes de l’ESR auraient pu s’exprimer ?
Car, à ce stade de la consultation, se
dessine un schéma subreptice, absolument pas explicite dans la note d’orientation
ni dans les propos du candidat Hollande à l’élection présidentielle, et dans
lequel les Régions semblent vouées à récupérer des compétences en matière d’ESR.
Il ne s’agit pas de s’opposer a priori à un tel schéma, mais d’en comprendre les
enjeux fondamentaux, et notamment la relation Etat-Région dans l’orientation et
le pilotage de l’ESR. De la même manière, il n’est pas gravé dans le marbre que
« démocratisation de l’accès à l’université » soit synonyme d’absence
de sélection à l’entrée des universités (pour être précis, à l’entrée des
filières générales des universités, tant il est vrai que les IUT sont des
composantes de l’université) et de (quasi) gratuité des droits d’inscription. S’agissant
de la recherche, une politique de gauche doit permettre l’émulation dans la production de connaissances et non la concurrence (entre chercheurs ou
structures). Hélas, comme en matière de réforme
de la fiscalité, voire de réforme des retraites, l’aggiornamento d’une
réforme de gauche se fait attendre…
Caveat :
l’avatar universitaire de Gizmo est rapporteure territoriale adjointe pour les
Assises territoriales de la Région Centre. Cette fonction (crypto) officielle
l’oblige à un devoir de réserve (du moins, c’est ce qu’elle imagine…). Les
propos tenus ici engagent donc Gizmo, mais ne figureront pas dans le rapport que
son avatar sera chargée de rédiger, sous la responsabilité du rapporteur
territorial officiel, sauf si bien entendu ils sont mentionnés par les
intervenants des Assises territoriales qui se déroulent (à la Maison de la
Magie) à Blois, le mercredi 10 octobre 2010.

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