En cette veille de ouiquènede, je m’adonnais aux délices
nécessaires, quoique fastidieuses, de l’évaluation de quelques dossiers,
et j’avais, comme souvent en pareil cas, ouvert mon compte Twitter en tâche de
fond, pour me distraire entre deux dossiers (j'attends la première pierre...). Mes twittos favoris relayaient les débats de l’Assemblée nationale sur le
projet de loi ESR, avec des commentaires qui faisaient mon ravissement…
Soudain mon œil fut attiré par ce tweet, plus exactement
un retweet du célébrissime @Maitre_Eolas (célébrissime pour les accrocs de la Toile ; pour les autres : avocat pénaliste, plus de 100 000 abonnés –
dont moi – sur Twitter) :
Ma première réaction fut de penser : « Mince, c’est
vrai, en droit, il y a encore des leçons en 24h ». Et de répondre :
« URGENT : SUPPRIMONS L'AGREG ! ET SURTOUT LA 24h ! ». Et
puis, je me suis prise à dérouler le fil du tweet. Initialement, le tweet a été
posté par une étudiante en droit, dont un ami faisait partie de l’équipe
constituée par le/la candidat/e à l’agrégation de droit privé, pour sa leçon en
24h. Pour les non initiés, dans les disciplines juridiques, économiques et de
gestion, le recrutement des professeurs se fait, majoritairement, par la voie
des concours d’agrégation. Ces concours comportent plusieurs épreuves, et dans
les domaines juridiques, une leçon en préparation libre, appelée également
« leçon en 24h », dont le principe immuable consiste à tirer un sujet
un jour donné, à une heure donnée, et de revenir le lendemain à la même heure
pour « réciter sa leçon ». Pendant les 24h, la préparation
est libre : le/la candidat/e constitue une « équipe »,
comportant autant de personnes qu’il souhaite pour l’aider à préparer sa leçon,
avec la règle tacite que l’équipe ne comprenne aucun professeur des
universités.
Jusqu’au milieu du XXème siècle,
cette leçon en 24h était censée évaluer l’aptitude du candidat à constituer une
équipe de recherche, et en animer les travaux, le plus souvent dans le cadre
d’une bibliothèque universitaire. On jugeait la capacité du candidat à repérer
et exploiter les bonnes sources bibliographiques. Les plus doués parvenaient à
achever leur préparation en moins de 18h, ce qui laissait un peu de temps pour
dormir ; les autres épuisaient leurs 24h (et leurs coéquipiers en même
temps…). Au fil du temps, ce « jeu de rôle » a perdu sa pertinence :
même si la thèse de doctorat reste une œuvre individuelle (en tout cas, en
principe, elle doit l’être…), elle est préparée dans le cadre d’un laboratoire
où la recherche a une dimension collective. De sorte que tous les docteurs, y
compris en droit, ont une expérience de travail collectif, via la participation
à des ouvrages collectifs, des séminaires etc.
J’ai raconté ma propre
leçon en 24h, mais à l’époque, Internet n’existait pas, ou à peine ;
en tous cas, personne au début des années 90 n’utilisait Internet pour préparer
sa leçon en 24h…
Je réalise aujourd’hui
qu’Internet, et surtout le développement des réseaux sociaux, modifie
singulièrement la nature de la leçon en 24h. Potentiellement, le/la candidat/e
a bénéficié de l’aide de (centaines de) milliers de personnes, comme en
témoignent les échanges qui se sont poursuivis sur Twitter après le message
initial. En l’occurrence, il s’agissait de scanner l’introduction et la
conclusion d’une thèse soutenue à Lyon 3, disponible seulement à la BU de cette
université : rien de répréhensible, ni dans la lettre, ni dans l’esprit du
concours. Mais extrapolons : pourquoi ne pas solliciter les réseaux
sociaux pour plus ? Par exemple, on pourrait imaginer qu’un/e candidat/e
twitte son sujet, demande des suggestions de plans, sollicite des contributions
sur chaque partie/sous partie… Fondamentalement, ce qui change la donne, c’est
la rapidité d’accès à l’information, l’anonymat des potentiels contributeurs
(on n’est plus obligé de connaître les membres de son « équipe »,
avec, pourquoi pas, des chercheurs confirmés…), la possibilité de
travailler/communiquer à distance… En contrepartie, la multiplicité des
contributeurs potentiels complique la coordination. Au total, le bon compromis
devrait être une équipe « physique » resserrée, avec un réseau de
« correspondants à distance » coordonnés par une personne-ressource
fiable dans l’équipe physique… Mais, au bout du compte, qu’évalue-t-on avec une
telle épreuve dans ces conditions ? La maîtrise des réseaux sociaux ?
La capacité à coordonner des opérateurs distants ? Si oui, ces compétences
sont-elles requises/nécessaires/essentielles pour un professeur de droit ?
En guise de conclusion, la
réponse du Maître :


Le mode de recrutement des professeurs des universités en droit, économie et disciplines apparentées m'a toujours semblé fort curieux (mais, comme je respecte la diversité des besoins des disciplines, je n'ai pas d'opinion tranchée). Quelles sont les justifications avancées pour ne pas appliquer la procédure en vigueur pour les autres disciplines ?
RépondreSupprimer(Je verrais une justification : le mode de recrutement actuel permet des carrières très rapides, puisque l'on peut passer l'agrégation vite après le doctorat, alors qu'en général il est difficile d'obtenir l'habilitation à diriger les recherches rapidement après recrutement comme maître de conférence ou chargé de recherche... sauf peut-être en mathématiques appliquées et si l'on est très bon.)