N'étant aucunement spécialiste d'économie de l'environnement, je me garderai bien de commenter l'accord de Paris adopté par la conférence des parties réunie en sa vingt-et-unième session (COP21). Pour un avis critique, on pourra lire l'opinion de Jean Tirole, spécialiste de la question et accessoirement prix Nobel.
La préférence pour le présent : "un Tiens vaut mieux que deux Tu l'auras"
Ce qui m'intéresse, en tant qu'économiste, c'est le rapport au temps (time) que pose la question du changement climatique. La perception du temps en économie est fondamentale, et pourtant le temps est une notion abordée de manière parfois imprécise par les économistes, éventuellement "pollués" par des expressions du sens commun, en apparence intuitives, mais fallacieuses. La plus emblématique d'entre elles est probablement celle que l'on doit à Jean de La Fontaine, dans la fable "Le Petit Poisson et le Pêcheur" :
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras ;
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
Cette maxime mélange en réalité deux concepts : la préférence pour le présent (perception temporelle) et l'aversion pour le risque (perception de l'incertitude). Si l'on s'en tient strictement à la perception temporelle, il faut se demander : "est-ce que je préfère avoir 100 euros aujourd'hui ou 100 euros dans un an ?". Je compare la même somme certaine aujourd'hui et un an plus tard. Si je réponds que je préfère 100 euros aujourd'hui à 100 euros dans un an, c'est que j'ai une préférence pour le présent, non que je préfère tenir que courir, mais que l'utilité que j'ai à disposer immédiatement de 100 euros est plus élevée à celle que j'estime avoir dans un an à disposer de la même somme. Pour beaucoup d'entre nous, cette disposition mentale est fréquente. Elle repose sur un calcul mental implicite, l'actualisation, qui consiste à ramener à une date commune (le présent en l'occurrence) le calcul d'un plaisir identique aujourd'hui et demain. Dit autrement, ce calcul implicite confronte mon "moi" présent à mon "moi" futur : ce que je sais de moi aujourd'hui, et ce que je pense savoir de moi demain, me conduit à penser qu'il vaut mieux que je dispose de 100 euros aujourd'hui à 100 euros demain. Mais avoir une préférence pour le futur est également plausible ; ceci se vérifie notamment lorsqu'on pose cette question : "On vous offre un dîner gastronomique. Vous avez le choix entre accepter l'invitation ce week end ou le week end suivant. Quand acceptez vous l'invitation ?" 84% des personnes interrogées dans le cadre d'une expérience répondent le "week end suivant". Cet exemple montre que l'attente est ici un plaisir (on retrouve cette idée dans Le Petit Prince :
- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur...)
La préférence hyperbolique : "Un Tiens dans 100 ans vaut moins que deux Tu l'auras dans 101 ans"
Revenons à notre alternative en la modifiant ainsi : "est-ce que je préfère 100 euros aujourd'hui à 102 euros dans un an ?" Si je réponds que je suis indifférente entre les deux situations, alors on dira que j'actualise le futur au taux de 2%. Autrement dit, que je "dévalorise" le futur de 2% par rapport au présent. Est-ce rationnel ? Si je m'en tiens à la comparaison de valeurs monétaires (recevoir 100 euros aujourd'hui ou demain), je peux arguer que si je reçois 100 euros aujourd'hui mais que je ne souhaite pas les dépenser tout de suite, je peux les placer à 2% sur un compte d'épargne (en admettant que je trouve sur le marché un produit d'épargne qui me rapporte 2% avec certitude sur un an). Dans un an, si je souhaite dépenser mon épargne accumulée, avec les intérêts, soit 100 euros placés plus 2 euros d'intérêt, mon comportement peut être considéré comme rationnel, en tout cas temporellement cohérent : je renonce à une consommation immédiate, pour consommer dans un an. Et si dans un an, je me rends compte que je n'ai toujours pas envie de dépenser, je peux replacer mon épargne (désormais 102 euros) et ainsi de suite, aussi longtemps que je n'aurai pas d'opportunité de dépense qui me satisfasse. Ce faisant, je procéderai mentalement à une actualisation exponentielle : mathématiquement, le futur se déprécie à taux constant. Pour revenir à mon exemple, selon cette représentation des préférences temporelles avec actualisation exponentielle : je suis indifférente entre recevoir 100 euros aujourd'hui et 102 euros dans un an, mais également indifférente entre 100 euros dans 51 ans et 102 euros dans 52 ans...
C'est cette dernière propriété de l'actualisation exponentielle (sa stationnarité) qui a été remise en question dans les travaux récents sur la préférence temporelle. En effet, et c'est probablement l'intuition que chacun peut avoir, les expérimentations montrent que lorsqu'on propose à la fois :
1. Préférez vous 100 euros aujourd'hui ou 102 euros dans un an ?
2. Préférez vous 100 euros dans 10 ans ou 102 euros dans 11 ans ?
les individus répondent 100 euros aujourd'hui à la question 1 mais 102 euros dans 11 ans à la question 2. Pour résoudre l'apparente incohérence, les économistes formalisent la décision individuelle, non pas avec une actualisation exponentielle, mais une actualisation hyperbolique : le taux d'actualisation décroît au fur et à mesure que le temps passe, de sorte que plus le moment du choix se rapproche, plus on a tendance à valoriser ce moment. C'est sur ce ressort psychologique de l'actualisation hyperbolique que repose la procrastination, c'est-à-dire le report à une date future d'un action déplaisante ("demain, j'arrête de fumer").
Et la COP21 dans tout ça ?
Et la COP21 dans tout ça ? Et bien, les raisonnements économiques qui sous-tendent l'accord de Paris reposent exactement sur cette idée d'actualisation hyperbolique. Sauf que la difficulté n'est pas de choisir un taux d'actualisation individuel, mais un taux d'actualisation collectif. Et que le "collectif" dont il s'agit mêle des considérations spatiales (communes à tous les pays) et temporelles (communes à toutes les générations). Autrement dit, les parties prenantes de l'accord de Paris ont dû optimiser les "préférences de l'humanité", c'est-à-dire choisir un taux d'actualisation qui maximise le bien-être des générations présentes et futures, sachant que le calcul intervient alors que les parties prenantes sont dans des situations extrêmement différentes aujourd'hui. C'est pourquoi les dispositions de l'accord ont une temporalité remarquable : elles ne s'engagent pas, à partir du 12 décembre 2015, date de finalisation de l'accord à Paris, sur des actions précises à des dates futures. Au contraire, elles prennent des engagements, à partir de dates futures, pour des actions échelonnées dans le temps, avec des clauses de rendez vous. Autrement dit, l'accord adopté le 12 décembre, mais qui sera signé lors d'une cérémonie formelle le 22 avril 2016 sous les auspices des Nations Unies et qui pourra être ratifié jusqu'au 22 avril 2017 repose sur une temporalité complexe :
- dépôt des intentions des parties concernant leur engagement sur leurs moyens d'atteindre les objectifs de la convention cadre avant novembre 2016 (date de la COP22) ;
- engagement sur un niveau maximal d'émission de gaz à effet de serre (GES) de 55 gigatonnes à l'horizon 2030 ;
- clause de rendez vous en 2018 ;
- engagements différenciés des parties, selon qu'elles s'étaient engagées préalablement à l'horizon 2025 ou 2030 à réduire leur GES, à communiquer en 2020 leur nouvelle contribution à la réduction des GES pour un horizon de 5 ans (renouvelable tous les 5 ans). 2020 marque donc le début des engagements contraignants des parties signataires de l'accord ;
- mesures à adopter avant 2020 : invitation à se conformer aux accords de Kyoto, Doha et Cancun, pour les pays signataires qui ne l'auraient pas fait (?!)
....
Pour résumer, l'accord de Paris engage aujourd'hui, à signer à partir d'avril 2016, un accord prenant effet à compter de 2020, de réduire des émissions de GES de manière contraignante pour 2025 au plus tôt, pour certains signataires.
PS. A part ça, j'aime beaucoup l'article 7 du draft :
"7. Decides to establish the Ad Hoc Working Group on the Paris Agreement under the same arrangement, mutatis mutandis, as those concerning the election of officers to the Bureau of the Ad Hoc Working Group on the Durban Platform for Enhanced Action;"Edit 14 décembre 2015 : Pour aller plus loin, je recommande ceci, de Christian Gollier, bien plus maîtrisé que ce qui précède... (mais sans Le Petit Prince).
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